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Formation samedi 07 mai 2011

Devenir cinéaste auprès d’Apichatpong Weerasethakul

Les présentations de chaque étudiant étaient filmées, documentées. (Tinnakorn Nugul/Neung)

Les présentations de chaque étudiant étaient filmées, documentées. (Tinnakorn Nugul/Neung)

Douze étudiants de la Haute Ecole d’art et de design – Genève ont passé plus de cinq semaines à Chiang Mai. Ils y ont suivi un atelier animé par le réalisateur, Palme d’or atypique à Cannes l’an dernier. Récit d’un apprentissage hors du commun

Ils sont donc revenus. Depuis la mi-mars, sur son site internet, Le Temps suit au bout du monde, à Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, douze étudiants en cinéma (www.letemps.ch/head ). La Haute Ecole d’art et de design (Head) – Genève a organisé là-bas un atelier dirigé par Apichatpong Weerasethakul, Palme d’or atypique à Cannes l’an dernier avec Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures). Tous ont donc maintenant retrouvé leurs bancs de montage pour créer chacun un film nourri par ce voyage, film qu’ils présenteront en juin au jury de fin de deuxième année. A l’invitation de la Head, nous les avions rejoints pour la dernière semaine de leur séjour. Nous avons ainsi pu voir, au-delà de tout exotisme, quel dépaysement mental autant que géographique a représenté cet atelier.

Nous les avions quittés à l’aéroport de Genève, dans la grisaille de la mi-mars, encore loin d’imaginer ce qui les attendait. Nous les retrouvons un mois plus tard, mangés par les moustiques, dans une moiteur verdoyante, ayant parfaitement intégré le wai, gracieux signe de respect qui consiste à joindre ses paumes en inclinant la tête devant la personne qu’on salue. C’est le week-end de Songkran, le Nouvel An thaïlandais, et tout le monde est un peu dispersé. L’équipe thaïlandaise formée par Apichatpong Weerasethakul pour accompagner les étudiants – pas moins d’une quinzaine de professionnels! – profite de ce rare moment de congé dans l’année.

La guest house, lieu de vie et de travail depuis un mois, est calme. Dans le vaste espace ouvert qui sert tout à la fois de cuisine, de bureaux et de salon commun, seuls quelques étudiants sont penchés sur leur ordinateur. Christelle Lheureux fait le point avec eux avant l’ultime présentation de chaque projet devant Apichatpong Weerasethakul en début de semaine.

C’est elle qui a lancé l’idée de cet atelier l’an dernier. La cinéaste et artiste française enseigne depuis 2006 à la Head. Elle a collaboré plusieurs fois avec le cinéaste thaïlandais et l’a justement invité pour un atelier avec les étudiants à Genève. Il est à Genève dans la foulée de Cannes et, pour incroyable qu’elle paraisse, l’idée d’un atelier en Thaïlande tombe à pique. Jean Perret, jusque-là directeur de Visions du réel, est en train de reprendre le département cinéma de la Head. Il a régulièrement invité le cinéaste au festival nyonnais et lui a même rendu visite en Thaïlande. La concordance est parfaite, ce qui semble un rêve va prendre forme, s’inscrivant tout à fait dans la nouvelle dynamique que souhaite donner la Head à son département cinéma.

Même si l’école a déjà organisé des séjours à l’étranger pour ses étudiants, ils n’ont jamais été si lointains ni si longs, ni sans doute si peu académiques. Ici, dans cette maison de bois thaïlandaise où l’on vit plus dehors que dedans, parmi le bruit des grenouilles, des oiseaux et des geckos, tout le monde expérimente. Et Jean Perret avec, qui a aussi rejoint le groupe à la fin de l’atelier pour vivre au plus près cette première.

Avant de partir, chaque étudiant a proposé une intention de film, en quelques lignes ou en quelques pages. Larissa Figueiredo voulait documenter Songkran, Ophélie Couture souhaitait découvrir un quartier en suivant un facteur, Thomas Ammann s’intéressait aux opérations de changement de sexe, Hakim Mastour au jeu de go… Pendant près de trois semaines, les synopsis sont étoffés, adaptés aux conditions locales. Aidé par l’équipe thaïlandaise pour la technique, pour la langue aussi bien sûr, chacun a cherché un lieu de tournage, éventuellement même effectué un casting, les projets oscillant entre documentaire et fiction…

Et puis, au moment où tout le monde était prêt, Apichatpong Weerasethakul a stoppé le processus. Pour lui, tout cela était trop simple, presque routinier. On imagine un projet, on le tourne, et voilà, c’est dans la boîte. Cela, le cinéaste en est persuadé, s’apprend aussi bien à Genève qu’à Chiang Mai. Il veut travailler plus en profondeur et il propose de tout reprendre à zéro. Les étudiants sont alors envoyés dans les montagnes environnantes, seuls, ou au plus à trois par village, logés chez l’habitant. Mais de toute façon loin de la bande, loin des traducteurs aussi. Et, même si certains regrettent de ne pas avoir pu voir aboutir leur projet de départ, les récits, les images rapportés de cette semaine donnent infiniment raison au cinéaste.

L’équipe thaïlandaise n’a pas laissé partir ces jeunes gens tout à fait désarmés. Chacun s’est vu offrir un sac surprise avec un objet qui l’aide à entrer en contact avec la population. Cela va de jouets pour les enfants à des croquettes pour amadouer les chiens. Et chacun a quelques exercices à accomplir, qu’il note sur un grand cahier personnalisé: écouter les sons qui l’entourent, les décrire, et surtout chercher ses keywords, trouver ce qui lui est essentiel.

C’est donc après le congé de Songkran, durant deux jours très intenses et pourtant sereins, que les étudiants présentent l’état de leur projet. Et à chaque fois, c’est un individu autant qu’un cinéaste en devenir qui s’exprime. Avec son histoire, sa sensibilité. Tous ont vraiment vécu cette semaine avant de chercher à la traduire. Ils se sont imprégnés de réel et ont essayé de poser leur regard sur celui-ci.

Cela se passe autour d’une longue table en bois, avec au bout un grand écran qui permet à chacun de montrer quelques images, vidéos mais aussi photos pour certains. Assis au plus près de l’étudiant, toujours d’une attention rare, Apichatpong Weerasethakul. En face, Christelle Lheureux et Rachel Vuillens, son assistante, qui connaissent déjà l’état du projet. Et puis Jean Perret, qui découvre toutes ces expériences.

C’est Aline Lakatos qui commence. Elle a peu d’images et elles semblent avoir la même apparente fragilité qu’elle. Elle ne veut rien imposer, filme les champs autour d’une maisonnette, fait entendre la nuit des grillon… Film ou installation? Peu importe, la discussion lui donne un nouvel élan et pour être certaine d’avoir ce qu’il faut pour construire son histoire à son retour en Suisse, elle retournera la nuit dans la forêt proche prendre encore un peu de matériel.

C’est ensuite à Ophélie, l’aînée du groupe. Elle est enseignante spécialisée et s’est retrouvée dans un village avec une forte population de vieux et d’enfants. C’est eux qu’elle a filmés. Comme dans ces images où un vieillard feuillette le cahier d’écriture d’un gamin. Lui n’a jamais appris… Elle remercie de ce cadeau qu’a représenté pour elle ce séjour. Une vraie libération. Elle a quinze heures de rushes! Elle s’est servie d’une caméra qui tient dans le creux de la main, qu’on oublie presque. Elle est encouragée à se sentir encore une autre liberté, celle de jouer avec ses images, de les scénariser.

Après la pause, Badra Haidra, qui a abandonné son travail d’analyste en écofinance à Londres pour se lancer dans ces études, montre ses images de baby monks, les enfants moines bouddhistes. Damien Gubler, lui, a treize heures d’images assez folles, d’une cérémonie chamanique à la recherche de cassettes vidéo en ville avec un conducteur de touc-touc. Il cherche à construire un récit plutôt classique. Mais l’assistance, autour de la table, l’incite à oser l’expérimental. Il promet d’essayer les deux voies…

Durant ces deux jours, chaque présentation est une nouvelle histoire, le récit d’une tentative de rendez-vous avec le réel qui n’empêche pas les désirs de fiction d’émerger. Chaque étudiant est incité à livrer le plus possible de son projet, à questionner, à «utiliser» le savoir et la sensibilité d’Apichatpong Weerasethakul. Et celui-ci suggère des liens entre les images, rend attentif aux rythmes, stimule les plus timorés.

Les entretiens sont enregistrés: un preneur de son, deux caméras. Derrière l’une d’elle, il y a Pooh. Elle n’a sans doute pas mis plus de professionnalisme à tourner Oncle Boonmee que ces étudiants souvent balbutiants. Elle reste des heures debout en équilibre au bord du bassin qui cerne la maison à surveiller son cadrage. Le lendemain, elle ne sera pas là pour la balade au bord d’un lac de barrage proposée par Apichatpong Weerasethakul et Chaisiri Jiwarangsam, son assistant, en guise de final récréatif.

On comprendra pourquoi le dernier soir. Elle a passé sa journée à préparer un cadeau pour tous, sous la forme d’un court spectacle poétique. Il y est question de l’histoire de son vrai prénom – les Thaïlandais utilisent beaucoup les surnoms. Pooh, alias Yukontorn Mingmongkon, séduit, à l’image de toute l’équipe, par le bel équilibre qu’elle dégage, de personnalité et d’humilité, de sérénité et d’attention au monde. Au-delà des conseils d’Apichatpong Weerasethakul, c’est aussi le temps partagé qui aura été une leçon pour les étudiants.

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