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affaires intérieures mercredi 27 juin 2012

Le point de vue du chimpanzé

L’espèce humaine diffère des autres espèces par son aspiration au meilleur. Le chimpanzé observe avec perplexité son jeu de la réussite et de l’échec

Le président de Duke University expliquait un jour devant un parterre d’auditeurs que «nous sommes une espèce toujours en train d’essayer de faire plus. Les autres espèces vivent leur vie comme elle vient. On n’observe pas qu’elles tentent de se réaliser au-delà d’elles-mêmes, qu’un chimpanzé aspire à devenir le meilleur des chimpanzés.» Tandis que nous, «nous aspirons à l’accomplissement dès notre naissance, si ce n’est avant». Accomplir quoi, pourquoi?

Je prends un exemple trivial. Vous invitez à dîner quelqu’un que vous aimez ou dont la
sympathie vous tient à cœur. Vous choisissez le restaurant. Il vous importe qu’il soit bon ou même très bon car vous voulez traiter votre hôte le mieux possible en fonction de vos goûts et capacité financière. Hélas, dès le premier plat, vos attentes sont déçues. Elles le
sont davantage au deuxième, et au dessert, vous êtes complètement dans l’échec. Votre
embarras tient moins à l’effet produit sur votre invité, qui n’aura peut-être pas remarqué la médiocrité de la cuisine, qu’à votre propre déconvenue, mesurée à l’aune de votre congénitale ambition. Un chimpanzé se soucie-t-il de la qualité de la banane qu’il partage avec sa compagnie?

Recherchant les meilleures pièces de théâtre, les concerts excellents, les hôtels parfaits
pour vos vacances, les lectures définitives, les rencontres
amoureuses époustouflantes parce qu’il en va de votre
accomplissement d’espèce
humaine, vous courez à chaque fois le risque du fiasco, avec la honte ou la colère qui s’en suit. Le chimpanzé ne se met pas dans des situations pareilles.

Dans l’espèce humaine, l’échec est le jumeau de la réussite.
Certains, comme feu Steve Jobs, vont jusqu’à dire qu’il est son père: licencié à 30 ans d’Apple, la société dont il était le cofondateur, il déclarait en 2005 dans un discours fameux à des étudiants que cette expérience avait été sa chance car «la lourdeur» de son succès avait été remplacée par «la légèreté» d’avoir à tout recommencer. «Libéré, je pus entrer dans l’une des périodes les plus créatives de ma vie.» Le
chimpanzé observe l’espèce humaine avec perplexité.

Il reste coi lorsque le doyen
de Duke University tourne
l’échec en succès devant les lauréats du diplôme: «Votre vie commencera le jour où vous échouerez réellement et sérieusement. Faites que ce jour soit celui où vous découvrirez qui vous êtes en vérité… La personne la plus
puissante au monde est celle
qui n’est pas paralysée par la peur de l’échec.»

La puissance, le chimpanzé connaît. Zhora, qui menait une vie de star dans un cirque russe, avait commencé à se montrer intraitable et irascible, voire dictatorial envers son entourage. Les propriétaires du cirque
l’ont licencié et délocalisé au zoo de Rostov. Là, loin de se refaire une vie en partant de zéro, comme Steve Jobs, il a sombré dans le sexe, l’alcool et le tabac. Après avoir abusé de plusieurs guenons sans mettre de
préservatif, il n’a cessé
d’importuner les visiteurs pour obtenir de la bière et des
cigarettes. Les spécialistes de l’addiction l’ont alors envoyé se reconstruire au centre de cure
de Kazan. Sans nouvelles de lui depuis deux ans, je forme des vœux pour qu’après son terrible échec, il découvre qui il est en vérité.

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