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sri lanka mercredi 03 août 2011

«Je courais au milieu des explosions et des cadavres»

Une femme montre la photo de son mari et de ses deux entants tués par des tirs de roquette. (V. Dougnac)

Une femme montre la photo de son mari et de ses deux entants tués par des tirs de roquette. (V. Dougnac)

Le 18 mai 2009, l’armée mettait fin à quarante ans de rébellion tamoule. Mais à quel prix pour les populations du nord-est de l’île? Témoignages rares sur les crimes de guerre commis tant par les forces sri lankaises que par les Tigres tamouls

La page de la guerre civile au Sri Lanka n’a pas été tournée le 18 mai 2009. Ce jour-là, le drapeau brandi par les soldats cinghalais de l’armée gouvernementale flottait sur la plage de Mullivaikal. Il consacrait la défaite militaire des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), qui s’étaient battus durant trois décennies afin de créer un territoire indépendant pour leur ethnie minoritaire. Leur implacable armée, célèbre pour ses escadrons-suicides et ses enfants-soldats, n’était plus qu’une cohorte de combattants décimés. Le cadavre de leur leader, Vilupillai Prabhakaran, allait être exhibé en boucle sur les chaînes télévisées. Et dans les rues de Colombo, la fin des Tigres provoquait la liesse, gonflée par l’ultranationalisme des bouddhistes cinghalais. Un homme faisait de cette victoire la sienne: le président Mahinda Rajapaksa, architecte de 2006 à 2009 de la reconquête militaire des terres tamoules administrées par les Tigres.

La page de la guerre civile au Sri Lanka n’a pas été tournée le 18 mai 2009. Car les habitants des campagnes de Kilinochchi, l’ancienne capitale de la rébellion, racontent une histoire encore secrète et ignorée. Le Temps a pu recueillir des témoignages rares, dans cette région interdite aux regards indépendants durant la guerre. Le gouvernement ouvre aujourd’hui les visites au compte-gouttes et maintient la population sous surveillance d’une armée omniprésente. Mais d’emblée, les villages évoquent une destruction d’une ampleur stupéfiante. Maisons rasées, murs criblés de balles, bâtiments bombardés, rien n’a été épargné. Dans le marché en ruine de Vaddakkachchi, l’herbe repousse dans le cratère laissé par l’impact d’une bombe. La jungle luxuriante du Wanni laisse entrevoir les anciennes lignes de défense des rebelles, des champs minés et des arbres calcinés aux troncs écartelés.

«Pas une maison n’est intacte», admet K. D. Saran, gouverneur de Kilinochchi. Les familles tamoules vivent sous des tentes ou des abris de fortune. «Cette destruction est l’œuvre du LTTE», dénonce le général de division Ubaya Medawala, porte-parole de l’armée. Lors de la prise de Kilinochchi en janvier 2009, les civils avaient déserté, forcés de suivre les Tigres dans leur repli vers l’est. «Avant de fuir, les terroristes détruisaient tout, dit le porte-parole. C’était une tactique pour nous discréditer.» Les habitants, tel Prashan*, désignent un autre coupable: «C’est l’armée qui a tout nettoyé.»

A l’intérieur des abris, les familles incarnent la brutalité du passé: veuves, handicapés, blessés, enfants aux éclats d’obus incrustés sous la peau. Ici un vieil homme devenu fou, là une fillette qui ne parle plus. Car en 2009, au fur et à mesure du repli vers Mullaitivu, les combats deviennent très violents. «J’ai gardé deux balles dans le ventre, dit d’une voix douce un Tamoul en fauteuil roulant. J’ai perdu mes quatre fils et ma femme, quand nous courions sous les obus. Dieu m’avait béni, il m’a tout repris.»

Meera, elle, arrive en janvier 2009 à Puthukkudiyiruppu, son nouveau-né dans les bras. «Le LTTE tirait, et l’armée répliquait sur nous. Les Tigres nous ont utilisés comme bouclier humain, mais cette stratégie n’a pas freiné l’armée.» Les yeux dans le vague, Meera se tord les mains. «Pendant trois jours, nous étions tapis dans une tranchée, le pilonnage était constant. Mon père et mon frère sont morts. Et beaucoup d’enfants, qui s’échappaient sous l’effet de la panique. Les avions Kfir (de fabrication israélienne) larguaient des bombes. Elles explosaient en l’air en projetant des pièces métalliques. Je n’arrêtais pas de pleurer.» Le 7 février, avec un petit groupe, Meera traverse la ligne de front pour rejoindre l’armée. «En agitant une chemise blanche, nous courions en hurlant: «Sauvez-nous! Tamouls!» Mais peu parviendront à s’échapper comme Meera. Plus de 200 000 civils vont continuer à se replier avec les Tigres. Ils progressent en tracteurs, à moto, à bicyclette ou à pied. Dans les campements, ils creusent des tranchées, de vulgaires fossés destinés à être leur salut ou leur tombeau à ciel ouvert.

Et les Tigres se battent avec la rage des condamnés. «J’ai supplié mon mari d’abandonner et de partir avec nos enfants, dit Anandhi Sasitharan, l’épouse d’Elilan, un leader politique du LTTE. Il a refusé.» Redoublant de fureur, les rebelles recrutent à tour de bras parmi les jeunes Tamouls. Amirdelingam est impuissant quand ses deux fils de 16 et 17 ans sont réquisitionnés. Il ne les reverra jamais: «Mes garçons ne savaient même pas se servir d’un fusil.» En mai 2009, Le Temps avait rencontré d’anciens enfants enrôlés qui avaient essuyé les tirs du LTTE en tentant de s’évader.

«Début février, l’armée nous a informés par radio et par tracts d’une zone sécurisée pour les civils où il n’y aurait pas de tirs, raconte Prashan. Ils nous encourageaient à y aller! Là-bas, le massacre a continué.» A cette époque, des informations alertant sur le mépris de la vie des civils parviennent au monde extérieur. Mais la communauté internationale ne cillera pas. Les Nations unies garderont le silence sur leur estimation du nombre de civils morts, soit plusieurs dizaines de milliers de janvier à mai. Il faudra attendre avril 2011, avec la publication d’un rapport de l’ONU qui fait état «d’allégations crédibles» de violations des droits de l’homme par les deux armées. Ces violations «pourraient s’apparenter à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité». Le rapport accablant n’aboutira pas forcément à la validation d’une enquête internationale de l’ONU. D’autant que Colombo criait à la calomnie et jurait jusqu’à lundi avoir mené une guerre «sans victimes civiles» (lire ci-contre). «Nous n’avons jamais ciblé les civils, martèle le général Ubaya Medawala. Nous n’avons jamais tiré dans la zone de cessez-le-feu. Si des gens sont morts, c’étaient des terroristes déguisés en civil, ou des gens tués par le LTTE.»

Un employé de l’hôpital de Vavuniya, situé en zone «libérée», a pourtant vu les effets d’une hécatombe: «Cinquante cadavres arrivaient chaque jour dans des sacs.» Un aide-soignant renchérit: «Une fois, on a trouvé 200 corps en décomposition dans une salle.» Jaga, une infirmière en zone de combats, hésite à parler et se donne du courage en répétant qu’«il faut raconter». «On amputait avec les moyens du bord, souffle-t-elle. Nos hôpitaux improvisés dans des écoles ont été bombardés par l’armée. J’ai aussi soigné des blessures dues aux bombes chimiques au phosphore. Elles provoquaient des cloques noires et parfois les victimes étaient comme dépecées.»

Plusieurs témoignages avancent ainsi l’usage par l’armée de bombes interdites par les conventions internationales. «J’ai réceptionné cinq corps brûlés par une bombe au phosphore, dit une autre infirmière. Il y avait aussi les bombes à fragmentation (également interdites), les gens les redoutaient.» «J’ai vu tomber une bombe à fragmentation qui a laissé plus de 30 cadavres, acquiesce Yogendra. C’était à la mi-avril, à Putumattalan.» La zone de cessez-le-feu.

Le nom de Putumattalan, sur la bande côtière, rythme les récits. En l’évoquant, Thuvaraka est en pleurs. «Le 18 février, on était dans la tranchée. La veille il y avait déjà eu des morts, on voulait mieux creuser mais on n’avait pas le temps. Quinze roquettes sont tombées à 3 heures du matin. Mon mari a eu le côté tranché et mon fils a reçu un éclat au cou; ils étaient morts. Ma fille n’avait rien. J’ai voulu la réveiller, mais elle n’était plus en vie. Je n’ai jamais compris… 19 autres personnes ont été tuées cette nuit-là.» Fin avril, Sharmila perd elle aussi son fils à Putumattalan et essaie de s’extirper de la zone. «Je courais au milieu des explosions et des cadavres, dit-elle. Je me suis abritée sous un arbre et je me suis évanouie». Blessée, elle est transportée à l’hôpital de Mullivaikal, «bombardé peu après».

Une seule organisation parvient à arracher des blessés au feu des combats: le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Il organise des évacuations par bateau, en mouillant au large de la plage maudite. «Il y avait bien 150 000 civils sur la côte, contre la ligne des ­Tigres, explique un témoin. Ils étaient affamés. Certains avaient des plaies atroces. Je revois cet homme qui hurlait: des vers lui sortaient de la jambe. Le CICR avait moins de deux heures pour charger les blessés. Puis l’armée, massée juste derrière le lagon de Nanthi Kadal, recommençait à tirer. Un jour, un de ses avions a même survolé le navire et a ouvert le feu.»

Le 18 mai, l’armée force une brèche à travers le lagon, et les Tigres acculés se rendent. Anandhi, l’épouse du rebelle Elilan, se souvient: «A 7 heures du matin, j’ai vu mon mari. Il avait joint la veille par téléphone satellitaire des politiciens étrangers pour aider à la reddition. En vain. Un prêtre qui parlait anglais, le Père Francis Joseph, a voulu servir d’intermédiaire pour les Tigres prisonniers: mon mari, Thangan, Iniviyan, Theepan, Kutty, Babu… et Raja avec ses trois enfants, sa femme étant morte. Mais jamais on n’a revu ces prisonniers. Ni le prêtre, ni les enfants.» Sous contrôle militaire, Anandhi est transportée avec les civils jusqu’à la ville d’Omantai, dans un bus où, à ses pieds, «coulent des flaques de sang».

Quelque 230 000 Tamouls se retrouvent enfermés dans les camps de Menik Farm. Ils y restent plusieurs mois dans des conditions déplorables. Quant aux ex-Tigres, au nombre de 12 000 d’après les autorités, ils sont isolés dans des centres de détention. A ce jour, il resterait 4000 prisonniers. Aucune liste nominative n’a été communiquée et les centres sont interdits de visite. Anandhi garde espoir pour son mari. Mais le mois dernier, un documentaire britannique de Channel 4 a diffusé des images d’exécutions de prisonniers par des soldats cinghalais. Colombo a démenti.

Aujourd’hui, à Kilinochchi, l’armée tapisse les terres reconquises avec des statues de Bouddha et des monuments à la gloire de ses héros tombés au combat. Mais les Tamouls, eux, ne peuvent pas pleurer leurs morts. Ni même les compter. Entre 2008 et l’après-guerre, plus de 100 000 Tamouls manquent pourtant à l’appel dans le Wanni. La paix et la réconciliation d’un pays entier ne sauront prendre corps sans une reconnaissance et une justice. La page de la guerre civile au Sri Lanka n’a pas été tournée le 18 mai 2009.

* Certains noms ont été changés
à la requête des personnes interviewées.

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