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opinions mercredi 14 novembre 2012

Vaccination obligatoire, une atteinte à la liberté?

Olivier Meuwly

(Keystone)

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Il existe un précédent à la prochaine votation sur les épizooties. En 1882, les Suisses refusent une loi qui veut imposer la vaccination obligatoire. La campagne de votation est violente. Derrière la défense de la liberté individuelle, c’est le pouvoir radical qui est mis en cause. Par l’historien Olivier Meuwly

Le référendum contre la loi sur les épizooties a abouti et le peuple devra se prononcer à son sujet le 25 novembre prochain. La liste des arguments avancée par le comité référendaire est longue: la loi, en établissant une obligation de vacciner le bétail venue «d’en haut», violerait la liberté de décision de l’éleveur sans assurance scientifique absolue et entamerait une fois de plus la souveraineté des cantons, par un renforcement indu des compétences de la Confédération.

Cette loi ne constituerait-elle donc, si l’on en croit ses adversaires, qu’une nouvelle et insidieuse improvisation sur la mélodie connue d’un «socialisme d’Etat» conquérant? Qu’une énième attaque contre le fédéralisme? Qu’un camouflet brandi à la face de la liberté individuelle? Qu’un sournois assaut contre l’intimité des familles, fomenté par une bureaucratie insatiable? Que la démonstration de cette utopie scientiste que l’on ne dénoncera jamais assez?

Que l’on ne s’y trompe pas… Ces griefs ne sont pas issus du plaidoyer du comité référendaire. Ils scandaient la polémique que déclencha l’adoption, par les Chambres fédérales, d’une loi sur les épidémies rendant obligatoire, sur le plan fédéral, la vaccination contre la variole… en 1882!

Le climat politique est lourd en ce début d’avant-dernière décennie du XIXe siècle. Armés du référendum législatif, introduit en 1874, les conservateurs catholiques font feu de tout bois contre les projets de loi votés par un parlement à majorité radicale. Entre 1880 et 1884, cinq référendums ont été lancés et ont tous vaincu le jour du scrutin. Confiants dans leur mainmise sur les institutions, les radicaux sont pris au dépourvu et échouent à se dégager du piège référendaire.

Pourtant, la loi sur les épidémies s’annonçait sous les meilleurs auspices. Les délibérations parlementaires démarrent mollement; rien ne laisse deviner la future levée de bouclier. La santé publique ne tendrait-elle pas à devenir une affaire d’Etat sous l’impulsion de découvertes scientifiques majeures?

Sans doute quelques voix critiques se font-elles tôt entendre du côté des conservateurs, protestants ou catholiques: la liberté individuelle, comme garantie contre les menaces qui pèsent sur leurs traditions, et l’étatisme centralisateur prôné par les radicaux au nom de la modernisation de la Suisse représentent autant d’arguments à leurs yeux décisifs. Mais n’expriment-ils pas leur rejet de l’Etat radical?

Les reproches en provenance de l’aile gauche du radicalisme majoritaire auraient dû inquiéter davantage le Conseil fédéral et tous ceux pour qui la loi relève de la plus plate évidence. Que disent-ils? Que la vaccination n’offre pas de garanties incontestées. Prolongeant un débat qui enflamme les milieux médicaux allemands depuis quelques années, un médecin et conseiller national zurichois, en porte-à-faux avec ses collègues helvétiques, n’hésite pas à mettre en doute la pertinence de cette inoculation prétendument salvatrice. Des personnes n’ayant reçu aucun vaccin ne se seraient-elles pas montrées en définitive plus résistantes que celles qui étaient censées être protégées?

La campagne sera d’une rare violence, des images «chocs» circulent, exhibant des enfants scrofuleux dont les souffrances seraient le fruit d’un vaccin inapproprié. Au siècle du progrès, la science est soudain mise au banc des accusés. C’est l’hallali: le texte est rejeté, le 30 juillet 1882, par 254 340 voix contre 68 027 seulement qui lui sont favorables. Cette votation ouvre une période sinistre pour les radicaux: une loi sur les brevets sera ensuite repoussée avant que les passions s’avivent à nouveau à propos d’un sujet hautement symbolique, qui attentait à la souveraineté cantonale en matière scolaire, un sujet non négociable pour les catholiques.

Alliés à leurs collègues protestants, ceux-ci feront en effet chuter, en novembre de la même année, le «bailli» scolaire, en fait un poste de secrétaire qui aurait été chargé de mener un recensement sur l’enseignement primaire en Suisse. Et la liste s’allonge des projets qui échoueront devant le peuple, malgré une portée parfois purement technique, comme un renforcement de la représentation diplomatique suisse à Washington. Les radicaux essuient rebuffade sur rebuffade.

Pour sortir de l’impasse, alors que la question sociale tend peu à peu à se substituer à la question religieuse, si obsédante depuis une dizaine d’années, les radicaux n’ont d’autre choix que de repenser leur rapport au pouvoir. Cette réflexion débouchera sur l’élection d’un catholique conservateur au Conseil fédéral en 1891, l’année où est adoptée l’initiative populaire, autre concession du parti dominant aux minoritaires de droite et de gauche.

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