Texte - +
Imprimer
Reproduire
Lyrique samedi 17 mars 2012

A Lyon, l’opéra a trouvé son Graal

Elena Zhidkova (Kundry) et Nikolai Schukoff (Parsifal). La pécheresse Kundry tente de séduire et d’amener à son lit le «Pur innocent» Parsifal. Lyon, mars 2012 (Jean-Louis Fernandez)

Elena Zhidkova (Kundry) et Nikolai Schukoff (Parsifal). La pécheresse Kundry tente de séduire et d’amener à son lit le «Pur innocent» Parsifal. Lyon, mars 2012 (Jean-Louis Fernandez)

Le Belge Serge Dorny dirige avec succès la deuxième scène lyrique de France. Il prône une programmation audacieuse malgré certaines contraintes

Serge Dorny a beau croire au Graal, il conserve son sang-froid. Le directeur belge a fait de l’Opéra de Lyon un modèle de réussite. Arrivé en 2003, il développe une programmation audacieuse, qui fait la part entre passé et modernité. Mercredi soir, entre deux actes de Parsifal de Wagner (lire ci-dessous), l’homme, courtois, détendu, reçoit dans son bureau. Il parle chiffres au téléphone, puis s’installe à une petite table où il a fait mettre deux jolis plats. Il dévoile ses recettes entre deux bouchées de saumon. «Je ne suis pas provocateur, je ne cherche pas la tendance. Mais je suis persuadé que pour qu’une maison d’opéra réussisse, il faut qu’elle ait une signature.»

Cette signature, Serge Dorny l’a élaborée en tenant compte de l’histoire de la maison et de son passé. Il s’impose un fil thématique, qui peut paraître une contrainte («L’errance» en 2009-2010, «Jeux de couples» en 2010-2011, etc.) mais qui l’oblige à rassembler ses idées. Déjà à l’époque de Louis Erlo et de Jean-Pierre Brossmann, l’opéra contemporain avait une place de choix à Lyon. Des ouvrages comme The Death of Klinghoffer de John Adams ou Les Trois Sœurs de Peter Eötvös font pratiquement partie du répertoire. Cette tradition de la modernité se perpétue, avec des initiatives lancées dans la ville pour sensibiliser et former le public de demain. Une étude commandée au cabinet Nova Consulting prouve combien l’Opéra de Lyon vise juste.

Le Temps: Serge Dorny, pourquoi avez-vous commandé cette étude?

Serge Dorny: Je voulais avoir des retours, des données sur le public qui fréquente l’Opéra de Lyon. Selon cette étude, nous n’avons que 23% d’abonnés, mais le public est très fidèle: 41% se rend à l’opéra au moins une fois par trimestre. Nous avons un taux de remplissage moyen de 96%. C’est donc un public mixte et diversifié. Si on a 100% d’abonnés, c’est toujours plein – mais toujours avec les mêmes personnes. Si on a 23% d’abonnés, ça concerne plus d’individus et ça veut dire que le public qui fréquente l’Opéra de Lyon est beaucoup plus important qu’auparavant.

– Quel est l’âge moyen de votre public?

– Il est de 47 ans, alors qu’il est globalement de 50 ans dans les maisons d’opéra françaises. Cette étude démontre que 25% de notre public a moins de 26 ans, 52% moins de 45 ans.

– C’est parce que le bâtiment transformé par Jean Nouvel donne une image de modernité?

– Non, je pense qu’on a pu installer une relation de confiance entre la cité et l’institution culturelle. L’Opéra de Lyon, c’est ce qu’on présente évidemment sur le plateau; mais on a aussi conduit maintes actions scolaires et associatives. Nous avons mené un projet sur cinq ans incluant des habitants de quartiers lyonnais qui connaissent des difficultés économiques et sociales. L’idée était de concevoir un spectacle d’opéra de A à Z, y compris l’écriture du texte et de la musique, pour qu’il soit finalement présenté sur la scène de l’opéra. La Maîtrise de l’Opéra de Lyon regroupe des enfants de 7 à 15 ans. J’ai créé une association de soutien scolaire pour permettre à certains enfants qui n’en ont pas les moyens de faire partie de la maîtrise et de bénéficier d’une formation artistique.

– Quel est votre budget annuel?

– Il se situe entre 38 et 39 millions d’euros, ce qui en fait une maison comparable au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles et à l’Opéra d’Amsterdam (Stopera). L’Opéra national de Paris a 195 millions d’euros – c’est l’institution avec le plus grand budget au monde. L’Opéra de Lyon est la deuxième scène lyrique de France, le premier opéra de région. Nous avons 360 permanents, et l’équivalent d’une centaine de postes à temps plein si l’on ajoute les contrats à durée déterminée et les intermittents.

– L’opéra, dit-on, coûte cher. Quels sont vos arguments pour sensibiliser le public?

– L’étude que nous avons menée prouve le contraire. Pour chaque euro investi, il y a 3 euros de retombées économiques, à travers l’emploi, les sous-traitants, des fournisseurs divers et variés, le déplacement des spectateurs (qui consomment sur place). 60% de ces retombées profitent directement à l’économie locale. L’Opéra de Lyon n’est donc pas seulement un acteur artistique, un acteur social: c’est aussi un acteur économique.

– Quelle est votre recette, votre philosophie?

– J’ai l’impression que globalement, les théâtres ont tendance à être interchangeables. On fait à peu près la même chose partout, avec le même répertoire – les coproductions y contribuent indirectement. Si tout est interchangeable, pourquoi ne pas avoir une centrale, où l’on dispatche les spectacles comme dans une bibliothèque? Chaque maison a son histoire, ses contraintes.

– Quelles sont les contraintes à l’Opéra de Lyon?

– Il y a une petite fosse d’orchestre, le Chœur de l’Opéra n’a que 34 chanteurs, et non pas 60. On pourrait pleurer sur ces contraintes, mais on peut aussi en faire une force, une signature.

– Comment êtes-vous parvenu à monter cette coproduction de «Parsifal» avec une grande maison comme le Metropolitan Opera House de New York?

– C’est une complicité artistique entre maisons d’opéra. Peter Gelb, directeur du Met, Alexander Neef, directeur du Canadian Opera Company à Toronto, et moi-même avons voulu réunir la même équipe artistique autour du même projet… Le metteur en scène québécois François Girard fera ses débuts au Met avec Parsifal en 2013, alors que c’est sa quatrième production ici à Lyon.

– Mais comment se fait-il que vous ayez eu la primeur pour ce spectacle?

– L’Opéra de Lyon permet de meilleures conditions de réalisation car le metteur en scène a plus de temps à sa disposition pour élaborer le spectacle. Au Met de New York, les spectacles tournent et se donnent soir après soir – c’est un théâtre de répertoire. Et puis il est important de créer un tel spectacle sur la scène la plus contraignante. L’Opéra de Lyon n’a pas un plateau ni une jauge aussi importants qu’à New York.

– L’immense «Parsifal» a-t-il vraiment sa place à Lyon?

– C’est une œuvre qui est un défi pour chaque maison d’opéra. Elle déplace les limites, les frontières. Mais il faut savoir se dépasser.

Reproduire
Texte - +