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Homepage lundi 26 juillet 2004

Felix Aeppli, «stonologue» de renommée mondiale, expert des «pierres qui roulent»

Pierre Chambonnet

Bien sûr, il a eu son époque rebelle et le cheveu hirsute. Bien sûr, une adolescence contestataire. Mais à 55 ans, Felix Aeppli a aujourd'hui une coupe courte et un ton flegmatique. Il a souvent des formules lapidaires. Une habitude qui trahit quarante années au service des «pierres qui roulent». Le placide quinquagénaire est en effet l'un des cinq spécialistes mondiaux des Rolling Stones. Il a même publié une encyclopédie de référence sur le groupe londonien.

Felix Aeppli a la rigueur d'un minéralogiste. La minutie d'un gemmologue. Derrière ses petites lunettes, on l'imagine volontiers une loupe à la main, en train d'examiner des pierres précieuses. Mais il ne s'intéresse pas à l'écorce terrestre. Ses cailloux de collection? Les diamants du groupe mythique: il possède plus de 2600 enregistrements, officiels et pirates.

Professeur d'histoire à Zurich à mi-temps, il consacre l'essentiel de son temps libre à Mick Jagger et sa bande: «Mon devoir est de collecter et classer toutes les informations sur les Stones.»

Un fan, un spécialiste, un collectionneur? «Un expert, répond-il. Il y a ceux qui rassemblent tout tandis que moi, je sais ce que je cherche.» Il revendique la dimension intellectuelle de sa passion: «Ce qui m'intéresse dans l'histoire des Stones, c'est ce qu'ils reflètent des changements sociaux et culturels.» Une réflexion qui s'accompagne d'un regard critique: «Je ne comprends pas comment on peut être fan des Stones aujourd'hui. Je pense qu'ils n'existent plus musicalement depuis 1978.»

Même s'il s'en défend, l'encyclopédiste a conservé son côté groupie. Son regard s'illumine lorsqu'il évoque sa rencontre avec Charlie Watts, sur le tarmac de Kloten: «J'ai dû contourner les gardes du corps pour approcher la limousine.» Et obtenir un autographe de «Charlie», le batteur connu pour ses silences et ses formules elliptiques. Le préféré de Felix.

Sex & drugs & rock'n'roll? L'expert du groupe aux frasques légendaires n'en cultive pas l'apparence. Dans sa cuisine impeccablement rangée, il vient de mettre en route le lave-vaisselle quand il évoque sa rencontre musicale avec les Londoniens iconoclastes.

Son voyage débute en 1964: «J'avais 15 ans, un âge où il est important d'être pour ou contre quelque chose. Entre les Beatles et les Stones, je n'ai pas choisi par hasard. Les Stones étaient les plus proches du blues noir, surtout Keith Richards. Ils étaient aussi les grands rebelles de l'époque. Les premiers à jouer sans costumes. Ils venaient directement de la rue. Ça, c'était sensationnel et révolutionnaire.»

Felix ne comprenait rien à l'époque aux textes de ses idoles. «Quand j'ai compris les paroles, j'ai été forcé d'admettre que les Beatles étaient bien meilleurs», sourit-il. Et de préciser avec humour: «Il faut quand même admirer l'inépuisable inspiration des Stones en termes de métaphores sur le mot fucking.»

Dans le salon, ses deux enfants sont absorbés par un DVD des Beatles. «Ma fille de 15 ans les écoute en boucle. Elle ne jure que par Paul McCartney.» Pas sectaire, Felix Aeppli s'en félicite, avant de dévoiler sa collection. Dans le grenier situé au-dessus de son bureau – un antre envahi par les disques, classés par décennies – il met en garde: «Il faut manipuler la braguette avec précaution», dit-il en replaçant soigneusement le 33 tours à la mythique pochette signée Andy Warhol – Sticky Fingers – l'album orné d'une véritable fermeture Eclair.

Au bagne stonien, Felix Aeppli a pris perpétuité. Après quarante ans passés à casser des cailloux, il n'espère plus de remise de peine. Et sa peine, il ne l'économise pas. Il répertorie tous les concerts, interviews, shows TV ou enregistrements du groupe, mais aussi le détail des carrières solos. «L'idée d'arrêter est permanente. Elle revient régulièrement.» Mais la tentation de poursuivre est trop forte: «J'ai déjà des disques et des vidéos de la tournée Forty Licks. Je n'ai presque rien écrit encore. C'est un travail énorme.»

Quand les Stones arrêteront, l'heure de la retraite sonnera pour lui? «Ce sera plutôt celle du recommencement, rigole Felix. Avec deux ans de carrière, Jimi Hendrix occupe 80 cm de rayon chez les disquaires. Les Stones ont déjà duré vingt fois plus… De toute façon, ils continueront individuellement.»

Felix Aeppli a de quoi occuper ses vieux jours. Sa discographie n'a de définitif que le nom. Le spécialiste des Rolling Stones est condamné à rouler son rocher. Un travail sans espoir de fin. Felix Aeppli, le Sisyphe des temps modernes.

Felix Aeppli, «The Rolling Stones 1962-2002 – The Ultimate Guide to the First Forty Years», CD-Rom de 496 p. Disponible sur http://mypage.bluewin.ch/aeppli/tug.htm

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