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presse vendredi 23 décembre 2011

Bâle sous tempête médiatique

Samedi dernier, un rassemblement a eu lieu à l’appel du mouvement «Sauvez Bâle» créé en 2010 après l’arrivée de Christoph Blocher comme conseiller du groupe de presse. (Keystone)

Samedi dernier, un rassemblement a eu lieu à l’appel du mouvement «Sauvez Bâle» créé en 2010 après l’arrivée de Christoph Blocher comme conseiller du groupe de presse. (Keystone)

Un millier de lecteurs ont résilié leur abonnement à la «Basler Zeitung». Ils désapprouvent la nouvelle direction, désormais aux mains de la famille Blocher

Ce mardi, dans l’une des confiseries de la Gerbergasse, la Basler Zeitung ou BaZ accompagne la pause de plusieurs clients. «Je la lis au café. Ça fait longtemps que je n’ai plus d’abonnement», confie l’un d’eux. «Ce qui se passe n’est qu’un épisode supplémentaire.» Or, cet «épisode supplémentaire» ne se fait pas sans heurt pour le journal. L’annonce officielle du rôle financier joué par Christoph Blocher – ou par sa fille Rahel – dans le rachat par Moritz Suter en 2010 est venue réveiller de vieux démons. Au-delà de l’intervention, pressentie de longue date, de la dynastie Blocher, c’est le sentiment de trahison et le manque de transparence qui exaspèrent.

Est-ce un désaveu ou un désintérêt dans une ville à majorité de gauche où la tradition libérale – progressive ou conservatrice – a marqué l’identité politique, voire l’émancipation de la voisine Zurich? Une chose est sûre: le paysage médiatique est en métamorphose, sur un rythme qui s’accélère. Samedi, mille personnes se sont retrouvées sur l’appel de «Rettet Basel» et de la gauche pour manifester leur colère. «Blocher, laissez la BaZ en paix», ont scandé les manifestants. Chez les socialistes, le conseiller national Beat Jans a dénoncé «un projet politique de Zurichois». Instigateur de cette démarche, l’écrivain Guy Krneta précise: «Nous n’agissons pas par chauvinisme. Nous n’avons rien, par exemple, contre une reprise de la BaZ par la NZZ, si cela peut sauver des emplois. Simplement nous ne voulons pas servir un projet idéologique de Christoph Blocher, pour lequel il importe peu d’avoir 80 000 ou 50 000 lecteurs.»

La colère ne s’arrête pas là: les discussions, polarisées, abondent par courrier de lecteurs interposé, et un millier d’abonnés auraient tourné le dos au quotidien depuis le retrait de Moritz Suter, il y a dix jours. Ces départs s’ajoutent à ceux enregistrés depuis l’arrivée du rédacteur en chef Markus Somm (–7%), ex-journaliste de la Weltwoche, proche de Christoph Blocher. Parallèlement, un nouveau média, la TagesWoche, disponible sur Internet, a été lancé au nom de la pluralité d’opinions, grâce au soutien de l’héritière de la dynastie ­Roche, Beatrice Oeri. Or, si l’on en croit le rédacteur en chef Urs Buess, la TagesWoche disposerait de 500 nouveaux abonnés depuis une semaine. «Nous voulons être autre chose qu’un anti-BaZ», insiste-t-il.

Les Bâlois ont de longue date un lien ambigu avec «leur» journal. On parle souvent d’une relation d’amour-haine due à ses origines. Né en 1977 de la fusion entre le National-Zeitung (libéral de gauche) et les Basler Nachrichten (libéral bourgeois), la BaZ a vite hérité des qualificatifs de «monopole gauchiste» ou de «trop orienté vers l’économie», c’est selon. Le rapport fut toujours houleux, voire critique. Et il n’est pas risqué de dire que la majorité des Bâlois se retrouvent davantage dans leur équipe de football. L’avocat Martin Wagner, ancien copropriétaire du journal, souligne qu’à Bâle on aime protester mais sans s’engager pour bouleverser le cours des choses. «Les plus fortunés préfèrent placer leur argent dans le théâtre ou le zoo plutôt que de prendre des risques avec une maison d’édition.»

N’empêche, depuis février 2010, le malaise est sensible. Depuis que le financier Tito Tettamanti a, accompagné de Martin Wagner, acheté la BaZ, confrontée à de lourds problèmes financiers, à la famille Hagemann. Neuf mois plus tard, mis sous pression par les Bâlois en colère avec l’engagement de la société de conseil Robinvest, propriété des Blocher, il revendait le groupe à Moritz Suter. «Rettet Basel» réunissait quelque 20 000 adhérents. Et l’ex-patron de Crossair s’avançait en sauveur, muet sur l’origine de ses fonds mais promettant n’avoir aucun lien avec le tribun zurichois. Or, en mal d’investisseurs, il a dû s’afficher en traître. C’est lui, par «vengeance» supposent beaucoup, qui a laissé filtrer le nom de Rahel Blocher. Résultat, mercredi dernier, Tito Tettamanti annonçait sa réapparition à la tête de la BaZ. Détail, Christoph Blocher se porte «garant» pour les pertes dans la restructuration de l’imprimerie du groupe.

A Bâle, la majorité des commentateurs, à droite comme à gauche, s’entendent pour dépasser – du moins officiellement – les craintes face à Zurich et à ses chefs d’entreprises aux dents longues. On prend souvent le même exemple pour attester de cette émancipation: la reprise jugée réussie de la légendaire Läckerli Huus par Miriam Blocher, une autre fille de… «C’est aussi parce que les Bâlois ont toujours préféré acheter leurs biscuits à la boulangerie du coin», confie un conseiller d’Etat. Ce qui déplaît, c’est le manque de transparence. Pourtant des voix insistent sur la plus-value constatée. «Nous sommes la deuxième région après Zurich et notre confiance est assez élevée pour dépasser ces soi-disant rivalités régionales. Il ne faut pas faire de la résistance quand on se sent fort», estime Andreas Burck­hardt, président de La Bâloise ­Assurances et plutôt satisfait du contenu de la nouvelle BaZ, «davantage tourné vers l’économie régionale».

Du côté du gouvernement, qui s’est plusieurs fois manifesté pour davantage de clarté au niveau du financement, l’essentiel est la sauvegarde de places de travail, «notamment dans l’imprimerie», ­explique Christoph Brutschin, socialiste en charge de l’économie. «Aujourd’hui, nous savons que la personnalité de Christoph Blocher est toujours là. Le futur dira ce qu’en pense le lectorat.» Mardi, le groupe de presse AZ Medien, qui édite l’Aargauer Zeitung, a annoncé le lancement d’un journal «frère» de la Basellandschaftlische Zeitung (BZ), journal de Bâle-Campagne, pour la ville. C’est l’augmentation du nombre d’abonnements au cours des derniers mois qui l’a convaincu.

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