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revue de presse jeudi 06 décembre 2012

L’Egypte doit l’emporter sur les ambitions de Morsi

Au Caire, les affrontements se poursuivent entre partisans et opposants du président Morsi. (Mahmoud Khaled/AFP)

Au Caire, les affrontements se poursuivent entre partisans et opposants du président Morsi. (Mahmoud Khaled/AFP)

Le peuple n’a pas renversé Moubarak pour le remplacer par un autre dictateur, disent les médias. De plus en plus, on a l’impression d’avoir affaire à un «leurre démocratique»

Après les affrontements qui ont fait plusieurs morts et blessés entre les opposants et les partisans du chef de l’Etat égyptien, il est un fait de plus en plus clair: «Les Frères musulmans reproduisent la dictature», confie l’avocat et ancien candidat progressiste à la présidentielle Khaled Ali à L’Humanité, qui «dénonce l’attitude» de Morsi et «des islamistes au pouvoir qui veulent imposer leur vision théocratique de la Constitution». «Pour appliquer la charia», avertit Le Républicain lorrain. Alors «quelle sera l’issue?» s’inquiète l’hebdomadaire égyptien en ligne Al Ahram, cité par Radio France Internationale. Va-t-on «vers une dictature islamiste?» craignent Les Echos.

Si la colère est dans la rue, elle a aussi gagné la presse locale indépendante: «Afin de défendre la liberté d’expression des médias, plusieurs quotidiens égyptiens ont choisi de ne pas paraître le 4 décembre. Ils dénoncent notamment les articles concernant la presse dans le nouveau projet de Constitution», rapporte l’Agence France-Presse. «L’appel du président égyptien à un référendum précipité pour le 15 décembre, afin d’entériner cette Constitution contestée, est un «leurre démocratique», affirme également l’opposant Mohamed ElBaradei, omniprésent dans la revue de presse que propose Courrier international.

«Comme chiens et chats»

«Ce débat porte d’ailleurs moins sur le contenu du texte lui-même que sur la signification politique du scrutin à venir.» Ainsi, le libéral et Prix Nobel de la paix, sur son compte Twitter, estime qu’en «présence d’un président aux pouvoirs absolus et en l’absence de pouvoir judiciaire, le recours aux urnes» n’est pas crédible. Et de fustiger ce «référendum destiné à compter les soutiens au président Mohamed Morsi», rapporte le quotidien du Caire Al-Masri Al-Youm. De toute manière, «on est passé d’une révolution à une autre», relève le site d’information Guinée Conakry Infos, et «Morsi a du mal à incarner la stabilité qu’on attendait de l’avènement du tout premier président démocratique et civil que l’Egypte ait connu».

C’est un problème de fond, selon Zaid Al Ali, un spécialiste égyptien des questions constitutionnelles, qu’a interrogé le Christian Science Monitor de Boston – très réputé pour sa couverture des affaires internationales – dans une très longue mais très claire analyse de la situation. Avec cette Constitution confisquée au peuple, dit-il, on a «raté l’occasion d’étudier ce qui n’avait pas fonctionné sous le précédent système et donc de s’attaquer aux problèmes du pays. A force de se focaliser sur les désaccords entre islamistes et progressistes, ses auteurs sont passés à côté des véritables enjeux pour le pays comme la décentralisation du pouvoir, la bureaucratie et la corruption.» Alors que Morsi et ses opposants devraient coopérer, selon Die Zeit, citée et traduite par Eurotopics, «comme chiens et chats», ils «n’hésitent pas à en découdre», aux yeux de L’Observateur burkinabé.

«Autrement dit, en Egypte comme ailleurs, les électeurs risquent moins de répondre à la question posée qu’à celui qui la pose», interprète logiquement Courrier int’: «Il n’y a pas de doute que le référendum sur la Constitution sera implicitement un référendum sur les Frères et le président Mohamed Morsi», écrit le quotidien égyptien Al-Watan. De son côté, Al-Shorouk prétend que «Morsi a perdu d’un seul coup son image de «président révolutionnaire» puisque les révolutionnaires appellent à sa chute, celle du «président constitutionnel» puisque son décret est un coup porté à la légalité, et celle du «président neutre», puisqu’il a pris parti pour sa confrérie des Frères musulmans». Ainsi, «il a aggravé les conflits politiques par une fuite en avant».

Ces derniers «vont-ils instaurer un régime où l’interprétation des textes du Coran primera sur le respect de grands principes universels?» se demande La Croix. «Où l’individu devra s’insérer dans un ordre social arrimé à un supposé projet divin? Le pire n’est pas certain et dépendra des rapports de force politiques. Les événements en Egypte auront, en tout cas, un impact bien au-delà de ce pays.»

Une certitude demeure, pourtant: le risque de division, mettent en garde le Wall Street Journal et le quotidien néerlandais NRC Han­dels­blad: la façon dont Morsi travaille «est contre-productive et dangereuse». Et «honte à l’Egypte» si elle devait adopter sa Constitution dans ces circonstances «douteuses», renchérit Al-Tahrir.

Et l’Occident?

Mais, pour ce faire, il faut donner un coup de main à l’opposition. «L’Occident doit aider à réfréner les tendances dictatoriales de Morsi», estime Die Welt: «Morsi dit vouloir protéger les acquis de la révolution vis-à-vis de l’appareil judiciaire et administratif, tenu par les fidèles de Moubarak. […] On n’a pas une impression de pluralisme. […] Il est donc grand temps que l’Occident change de ton.» Mais «loin d’évoquer la dérive autoritaire […], les Etats-Unis renvoient dos à dos opposants et pouvoir», si l’on en croit le décryptage du Point.

Car «l’Egypte n’a pas renversé Moubarak pour le remplacer par un autre dictateur», clame la revue de presse de France 24, qui cite ce titre d’Asharq Al Awsat expliquant que l’Egypte doit l’emporter sur Morsi. Le quotidien panarabe basé à Londres fait part de son inquiétude, alors que, pour lui, «Morsi doit être le président de tous les Egyptiens». Mais «deux ans après ses débuts, regrette le Guardian, la révolution est finalement parvenue à ce point qu’elle cherchait à éviter à tout prix: la division profonde entre les deux principales forces qui se réclament d’elle, entre les islamistes partisans de Mohamed Morsi et ses opposants, laïques, libéraux et chrétiens.» L’équation est connue, le Printemps arabe tente de la résoudre depuis des mois. En Egypte, «vingt-trois mois après la chute du régime militaire, le bilan est maigre et sombre», résume Ouest-France.

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