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L’interview de youssef CAssis samedi 09 février 2013

«Dire que les associés sont responsables de la fortune des clients tient du mythe»

Youssef Cassis: «L’expansion des banques a rendu le changement de forme juridique nécessaire.» (Rezo)

Youssef Cassis: «L’expansion des banques a rendu le changement de forme juridique nécessaire.» (Rezo)

Youssef Cassis, professeur d’histoire économique à l’Institut universitaire européen de Florence, met dans une perspective historique, le changement de forme juridique de Pictet et Lombard Odier

Mardi, Pictet et Lombard Odier ont annoncé de concert leur décision de changer de forme juridique dès janvier 2014. Dans les deux cas, les associés ne sont plus indéfiniment responsables de leur banque, qui prend la forme d’une SA, elle-même contrôlée par une société faîtière en commandite par actions. Historien de la finance, Youssef Cassis met cette annonce dans une perspective historique, rappelant des événements qui se sont déroulés à Londres et à New York. Professeur d’histoire économique à l’Institut universitaire européen de Florence, il connaît bien Genève pour y avoir enseigné entre 2004 et 2011 et pour s’être intéressé à l’histoire de la place financière.

Le Temps: Pictet et Lombard Odier ont décidé cette semaine d’abandonner la forme de société de personnes qui rendait les associés de la banque indéfiniment responsables. Est-ce que cela vous surprend?

Youssef Cassis: Je ne suis pas surpris. Cela ne veut pas dire que je m’y attendais à ce moment précis. En observant l’évolution de la place financière, il me semblait cependant évident que ces deux banques allaient devoir s’y résoudre, notamment en raison de leur forte croissance ces dernières décennies. Elles devenaient tout simplement trop grandes pour garder cette forme juridique.

– Cette forme juridique, que les banquiers mettaient souvent en avant, est-elle une particularité suisse ou genevoise?

– Non. Genève a cependant tenu vraiment très longtemps. C’était le dernier bastion de la banque privée définie par des associés indéfiniment responsables. Il en reste, en Suisse et ailleurs, mais elles n’ont pas la même importance. Elles ont tenu plus longtemps parce qu’elles étaient plus petites. De fait, pendant longtemps, la question ne s’est ainsi pas posée. Puis, elles commencent à grandir dans les années 1980. En outre, elles ont pu garder cette forme du fait qu’elles prennent moins de risques que leurs homologues londoniens ou new-yorkais. En gérant l’argent de personnes fortunées, elles travaillent à la commission. Dire que les associés sont responsables, jusqu’à leur dernier sou, de la fortune des clients tient du mythe. Evidemment, des mauvais conseils de placement n’iront pas sans des conséquences en termes de réputation. Mais ils ne perdent pas d’argent. C’est surtout un beau label, qui est devenu archaïque.

– Vous faites un parallèle avec des établissements à Londres et à New York, pourquoi?

– La situation de Pictet et Lombard Odier rappelle en effet celles d’établissements new-yorkais et londoniens jusque dans les années 1960. Le type d’activités pouvait différer, mais les propriétaires étaient également aussi gestionnaires et responsables indéfiniment. A Londres, on les appelait «merchant bank» et à New York «investment bank». A New York, Goldman Sachs, Lehman Brothers avant sa faillite, Morgan Stanley avaient alors une structure similaire. A Londres, il s’agissait d’établissements comme Rothschild, Baring ou Schroders. Elles connaissent une forte croissance à partir des années 1960 et renoncent à leur forme juridique et créent des holdings ou d’autres structures. Dans certains cas, elles ouvrent leur capital et admettent des associés non membres de la famille ou du cercle étroit. Si ce n’est pas sous la pression de la concurrence, le changement intervient en raison de leur développement.

– Quelles ont été les conséquences des changements à New York et à Londres?

– Dans les deux cas, des fusions entre établissements ou des acquisitions par des grandes banques ont rapidement suivi. Cela ne signifie pas que tout se déroulera de la même manière ici. Dans les deux villes, le nombre d’établissements rendait ce processus de concentration logique. Ce n’est pas forcément le cas à Genève.

– Pourquoi Pictet et Lombard Odier ont-ils pris et annoncé cette décision simultanément?

– C’est un élément fort de leur image. Ils ne voulaient probablement pas qu’un le fasse et pas l’autre. Cela montre qu’ils discutent. Il ne faut pas oublier qu’ils représentent la banque protestante.

– Est-ce la fin d’une ère pour la place financière genevoise?

– D’un certain côté, oui. La place genevoise était définie en partie par ces banques et leur forme juridique particulière. Ces activités doivent continuer et c’est là le plus important. Peu importe, en dernière analyse, la forme juridique. Et ce changement n’aura pas forcément des conséquences négatives, même si une concentration s’ensuit. En outre, les plus gros gestionnaires de fortune restent les grandes banques, malgré leurs problèmes pendant la crise financière. Les enjeux se trouvent plutôt dans les transformations que subit la place financière avec la fin de la distinction entre fraude et évasion fiscales.

– La particularité d’être indéfiniment responsable est-elle encore un atout pour attirer des clients?

– Au XIXe siècle, le banquier devait montrer qu’il était extrêmement prudent pour attirer les clients. Ensuite, cela s’est banalisé. Un des associés de l’une des banques a souligné que ce qui compte, c’est le rapport au client. C’est vrai. Le service que la banque lui rend est important. Pourquoi cela changerait avec une nouvelle structure? La qualité du service n’a pas à voir avec la forme juridique. Peut-être perdent-ils un avantage marketing. Cela dit, il est devenu tellement courant d’avoir une responsabilité limitée que cela n’aura probablement pas d’impact.

– Qu’est-ce qui a le plus compté dans cette décision: le développement des activités ou l’évolution des risques?

– L’expansion a rendu le changement nécessaire. La clientèle étrangère peut être attirée dans les banques en Suisse, mais il est préférable d’être sur place. Et pour cela, une autre forme juridique aide.

– Des nouveaux risques, comme l’ont appris à leurs dépens les associés de Wegelin, dont la banque n’a pas résisté aux attaques américaines, ne sont-ils pas entrés en ligne de compte?

– Seuls les associés de ces deux banques savent s’ils risquent de se trouver dans une situation similaire à celle de Wegelin. De manière plus générale, il est nouveau que les Etats s’attaquent à une banque au point de provoquer sa chute. A cela s’ajoutent les pressions européennes sur les avoirs non déclarés.

– Les banquiers ont souvent utilisé cette forme juridique pour montrer qu’ils étaient particulièrement prudents, leur fortune étant également en jeu. Est-ce que cette prudence a été démontrée dans l’histoire. Est-ce que les faillites sont moins nombreuses avec ce type de statut?

– Il y a effectivement peu de faillites. Genève en a connu deux dans les années 1930, mais il s’agissait de banques par actions, la Banque de Genève et la Banque d’escompte suisse. Les banquiers privés ont pu être affaiblis par des pertes d’affaires pendant la crise, mais pas jusqu’à la banqueroute. Il est certain que cette forme juridique rend les associés prudents. Cela n’empêche pas qu’il existe quelques aventureux. On se souvient d’un associé senior de Baring qui a précipité la banque au bord du gouffre en 1890. Pourtant, l’établissement pouvait compter sur une image conservatrice.

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