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neige mardi 09 février 2010

«Ce que j’ai fait était puéril et inutile»

Cédric Genoud, sur son lit d’hôpital. (Keystone)

Cédric Genoud, sur son lit d’hôpital. (Keystone)

La neige qui se dérobe puis vous enferme dans un «sarcophage» durant plus de dix-sept heures. C’est le calvaire vécu par Cédric Genoud, un skieur lausannois de 21 ans qui a réchappé à la grande faucheuse blanche. Récit

Première évidence: Cédric Genoud, 21 ans, tout penaud et encore un peu blême, ne devrait pas être là dans sa chambre d’hôpital à Sion devant un essaim de journalistes accourus de tout le pays, à ergoter sur son sort en attendant de raconter sa mésaventure au journal britannique The Guardian ou à la chaîne américaine CBS qui ont appelé pour une interview.

Il devrait être mort. Il est un rescapé, un verni, un superchanceux. Depuis dimanche, les professionnels du secours en montagne témoignent du miracle dont il fait l’objet en distillant les règles édifiantes qui prévalent dans le milieu: «Normalement, on ne résiste pas plus de quarante-cinq minutes sous une coulée… Jusqu’à quinze minutes, les victimes ont 80% de chances de ne pas être affectées, ensuite…» En clair, le manque d’oxygène et le froid auraient pu le faire expirer.

«Comme un sarcophage»

Or, ce jour-là au Pas d’Arpilles, à trois courbes du domaine skiable d’Evolène, le jeune rider lausannois qui possède un chalet à La Forclaz, aîné de deux frères pratiquant la haute montagne et skiant régulièrement hors piste depuis l’âge de 8 ans, a survécu dix-sept heures emmuré dans une masse de neige qui s’était détachée du flanc de la montagne.

L’erreur, le fléchissement face à la tentation, d’abord. «J’ai vu cette poudreuse, sans traces. J’ai skié la face nord. Tout s’est bien passé, puis sur une zone plus ensoleillée, la neige s’est dérobée. Comme ça, ça n’avait pas l’air monstrueux…» Mais la montagne est une grande faucheuse. Le téméraire se retrouve pris au piège sous 50 centimètres. Une poche d’air qu’il s’est improvisée en «bougeant la tête», des températures plus clémentes qu’en janvier, la Providence aussi, allez savoir, ont repoussé l’heure du trépas. Les guides de la Maison du sauvetage François-Xavier Bagnoud le retrouveront.

Comment se déroule une interminable nuit d’hiver à 2200 mètres d’altitude dans la solitude d’une tombe? «Au début, je me suis dit que ce n’était pas réel. Puis j’ai compris que j’étais coincé. J’essayais de bouger les mains, mais je ne pouvais bouger que la tête. J’étais comme dans un sarcophage. Autour de moi, c’était… du béton», a-t-il raconté sous un déchaînement de flashs et d’obturateurs.

Ensuite, on médite forcément sur son sort. «J’ai aperçu la colonne de lumières que formaient les dameuses. J’ai beaucoup crié. Et quand la nuit est tombée, j’ai espéré qu’il ferait doux pour que la neige fonde.» Alors que sa maman Carole, qui avait donné l’alarme ne le voyant pas rentrer au chalet, passait «la nuit la plus longue de (son) existence», lui luttait contre le sommeil. «Je sommeillais quelques minutes et je me réveillais. Je mangeais de la neige aussi.» Jamais, en revanche, dans les moments les plus nauséeux de son obscure méditation, il n’a envisagé la mort. «Cela paraissait presque normal que je m’en sorte.»

C’est ce qui étonne le plus dans l’entourage du miraculé, famille et professionnels: ce «caractère de gueux», rigole sa mère qui semble en être très fière, cette obstination à vouloir s’en tirer. A y croire encore quand, à 1h30 du matin, les recherches s’interrompent autour de lui en raison du danger ou quand l’hélicoptère s’en va après une première tentative. «C’était une lutte contre moi-même. J’ai beaucoup pensé à ma mère et à mon frère. J’ai prié aussi. Je me suis mis à croire à quelque chose en dessus, une divinité. C’était une des premières fois que je priais. Les autres fois, ça n’avait pas trop marché…»

En solitaire

Cédric Genoud est sauf. A peine a-t-il souffert d’une légère hypothermie (lire ci-contre). Sa mère, qui l’avait croisé le jour du drame à midi et l’avait mis en garde contre les mauvaises conditions, ne ressent pour l’heure pas le besoin «de l’engueuler, mais peut-être que dans deux semaines, j’aurai envie de lui tirer des claques». Elle dit que la vie se charge de vous donner des leçons.

Au temps de la félicité succède celui de la remise en question. Le rescapé veut profiter de la vitrine que le hasard lui tend pour lancer un message de prévention. «Ce que j’ai fait ce jour-là était inconsidéré, puéril et inutile», finira-t-il par résumer. Cédric Genoud avait cumulé les erreurs. Il s’était risqué hors piste alors qu’il venait de neiger et que le danger était marqué (3/5) dans cette région, sans DVA (détecteur de victimes d’avalanches) – «C’est la première fois que je ne l’avais pas mis.» Pire encore que cette conjonction d’approximations, il skiait seul.

Elle est là, l’autre évidence, ébouriffante: c’est fou comme un moment d’intimité avec la fin du monde vous rend lucide et généreux. Sur son lit d’hôpital, un jeune rider à peine revenu d’un flirt avec la mort, jurant timidement n’être «pas prêt d’y retourner pour un moment», se livre à l’exercice des recommandations et des mises en garde à ses frères de poudre. «Je ne souhaite ce que j’ai vécu à personne. Il faut être beaucoup plus prudent que je ne l’ai été pour juger correctement une situation.»

Avant cela, la police, les sauveteurs, les guides, les météorologues ont déjà récité ces mêmes refrains dans les médias. De véritables incantations qui suivent le cycle des saisons. Mais auprès des riders, rien ne vaut le vécu, espéraient hier la police cantonale valaisanne et les membres de la colonne de secours comptant, peut-être en désespoir de cause, sur la force de l’adrénaline par procuration.

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