Texte - +
Imprimer
Reproduire
prêts samedi 10 mars 2012

Les Hongrois n’ont pas fini de payer leurs dettes en francs

Plus de la moitié des emprunts ont été contractés en francs. Les mesures d’aide ne suffisent pas à compenser la chute du forint

«Vous cherchez des Hongrois qui ont emprunté en francs suisses? Ce n’est pas compliqué, vous en trouverez à tous les coins de rue.» Anna, ancienne propriétaire d’un restaurant, n’a pas contracté d’hypothèque dans une monnaie étrangère. Cela ne l’empêche pas de s’émouvoir des difficultés rapportées par les médias de familles expulsées de leur maison et renvoyées à la rue parce qu’elles n’arrivent plus à payer leurs traites.

Laura, elle, n’a pas été jetée à la rue. Mais elle trime pour continuer à vivre dans sa propriété depuis que le forint, la monnaie hongroise, s’est effondré face au franc. Depuis octobre 2008, la devise a perdu plus de 40% de sa valeur, augmentant d’autant les montants empruntés en francs.

Cette enseignante d’anglais, la quarantaine, avait emprunté, en 2005, 5 millions de forints (un peu plus de 20 000 francs suisses) pour 15 ans pour réparer le toit de sa maison.

Saisissant l’occasion, elle a décidé, avec son mari, de moderniser le chauffage, réparer les portes et ajouter une salle à manger. Trois ans et un divorce plus tard, elle se retrouve seule pour rembourser un emprunt qui a doublé et pour s’occuper de leurs deux enfants. L’essentiel de son salaire, 130 000 forints par mois, passe dans les remboursements. Elle travaille à côté, dans une autre école, et compte en plus 15 élèves particuliers payés au noir. Pour couvrir les frais, elle a également dû emprunter à ses proches. «Les banques, plus jamais», jure-t-elle.

Janos Müller, économiste auprès de l’association des banquiers hongrois, entend des dizaines d’histoires similaires. En Hongrie, 60 à 65% des emprunts totaux ont été réalisés en francs et s’élèvent à 5200 milliards de forints (21,5 milliards de francs). L’économiste reste pourtant convaincu que s’endetter dans une monnaie étrangère était une bonne idée. «Il faut comprendre que, pendant 25 ans, il n’y a pas eu de projet de construction de logements. En outre, pendant la décennie 1990, les banques, qui avaient dû être recapitalisées en urgence par l’Etat, n’ont fourni aucune hypothèque», explique-t-il. Avant de poursuivre: «A l’orée des années 2000, la demande de logements et de prêts ressemblait à un volcan au bord de l’irruption.»

Les Hongrois se trouvaient face à trois alternatives: emprunter en forints à un taux de 20 à 23%, en euros à 4,5 ou 5%, ou en francs à 3,5 ou 4%, décrit-il. «C’était une décision logique.» D’autant que tout le monde croyait alors à une adoption rapide de la monnaie unique et que personne n’a vu venir la crise.

«Les devises des pays de l’Est avaient tendance à augmenter, tandis que la devise helvétique évoluait de pair avec l’euro et auparavant avec le deutsche mark, explique un responsable de la gestion du risque dans une banque autrichienne ayant une filiale en Hongrie, qui a voulu rester anonyme. On croyait que ces pays allaient rapidement rattraper le niveau de vie de l’Europe occidentale, mais il a fallu déchanter.»

Janos Müller veut aussi voir le côté positif du désastre: «Cela a permis de créer 250 000 à 300 000 nouvelles maisons ou appartements, qui n’auraient jamais été construits autrement.» Il souligne également que tout cela n’a rien à voir avec la mésaventure américaine dans les «subprime»: «Les banques ont été très prudentes. Les niveaux de fonds propres atteignaient souvent des niveaux plus élevés qu’en Suisse, à 40% du montant total. Le taux de défaut a néanmoins bondi à 13-14%, contre 2,55 à 3% en temps normal», poursuit Janos Müller.

Les consommateurs ne sont pas les seuls à se plaindre. Les banques ont perdu plus que le bénéfice réalisé au cours des cinq dernières années, souligne le responsable de la banque autrichienne. Les lobbys bancaires soulignent aussi le poids des taxes supplémentaires imposées au secteur financier.

Alors que le franc surfait avec la parité contre l’euro en août dernier, le gouvernement a annoncé un plan d’aide aux ménages ayant des hypothèques en devises étrangères. Il a ainsi obligé les banques à accepter des remboursements anticipés à un taux fixe et plus faible que celui du marché. Le délai a été atteint la semaine dernière.

La décision a d’abord fait bondir les banques, avant d’être petit à petit acceptée. Côté consommateurs, on a applaudi. Tout en nuançant: «Tout le monde ne peut pas se le permettre. Il faut disposer de montants importants», explique Aniko. Elle n’en avait pas les moyens. Elle court donc toujours d’un job à l’autre pour payer elle aussi la réparation et l’agrandissement de son toit.

Les travaux sont finis et elle peut y vivre, mais la maison n’est pas aménagée et sa famille n’a pas les moyens d’acheter le mobilier, pour l’instant.

Reproduire
Texte - +