Texte - +
Imprimer
Commenter
Reproduire
Document jeudi 21 février 2013

Lettre ouverte à Yvan Perrin

Julien Sansonnens

L’ex-vice-président du POP vaudois, Julien Sansonnens, qui a quitté ses fonctions au 31 décembre 2012, diffuse ce jeudi un texte émouvant, qui s’adresse au conseiller national UDC et candidat au Conseil d’Etat neuchâtelois. Il lui apporte un soutien chaleureux après l’expression de ses aveux de faiblesse psychique

Monsieur,

Nous ne sommes pas du même bord politique et, à l’exception du fait que nous sommes les deux pareillement Neuchâtelois, tout semble nous opposer.

J’ai déjà eu l’occasion d’apprécier chez vous un certain courage politique et une indépendance d’esprit à la fois délicieusement dérangeante et tout à fait originale au sein de votre parti. Je me souviens bien sûr de votre position en faveur du pacs (il s’agissait, comme vous le disiez avec pertinence, de faire «tomber un certain nombre d’inégalités de traitement»). Vous aviez dû alors affronter quelques rumeurs fort déplacées sur votre orientation sexuelle, laquelle ne regarde pas grand monde. Vous vous êtes également positionné en faveur de l’euthanasie et de l’avortement, suscitant l’incompréhension ou l’hostilité de vos collègues blochériens. Dans un groupe aussi autoritairement discipliné que celui auquel vous appartenez, où les mots d’ordre venus de Zurich semblent (semblaient?) avoir valeur d’évangile, cela force un certain respect. Vous avez enfin bruyamment démissionné de votre poste de vice-président de l’UDC, protestant ainsi contre l’attitude particulièrement hypocrite de votre parti dans le dossier d’UBS.

Aujourd’hui, vous êtes bassement attaqué sur votre santé psychique. Il est question d’un burn-out mal guéri, de crises d’angoisse, de dépression, que sais-je… Soyons clair: ces charges de vos adversaires sont répugnantes. Nous sommes au niveau zéro de l’argumentation politique, nous pataugeons dans le collecteur d’égout.

J’ai en tête une image de vous. C’est une photographie prise dans une piscine, je crois me souvenir qu’elle a été publiée à l’époque dans «L’Illustré». On vous voit sortir de l’eau, tout sourire, le regard franc. Vous prenez grand soin de mettre en avant votre musculature: pectoraux bandés, abdos au garde-à-vous, triceps tendus. Vous êtes, sur cette image de propagande, assurément de fort belle constitution. On imagine le flic de choc, l’homme volontaire, le politicien déterminé à en découdre, une sorte d’Oskar Traversin, la grosse queue-de-cheval en moins.

Aujourd’hui, c’est une autre image d’Yvan Perrin que vous renvoyez. Vous faites preuve, comme dirait Alexandre Jollien, de faiblesse. On vous découvre plus fragile, moins assuré, éventuellement malade. On vous découvre surtout, nom d’une pipe en bois, terriblement humain. Qu’on se le dise: vous pouvez à tout instant flancher, ne pas être à la hauteur, échouer. Allons bon! Avant même votre élection, vous avez déjà tout d’un conseiller d’Etat neuchâtelois. Votre sens de la filiation vous fait honneur.

Dans l’univers déshumanisé et glacial qui nous sert d’horizon, vous nous rappelez qu’on peut faillir. Votre situation actuelle met en lumière ce qui constitue le quotidien de nombre de vos concitoyens: la pression professionnelle, la souffrance au travail, le handicap, l’obligation du résultat, l’effondrement. Gageons que les discours puants de votre parti sur les fameux «abuseurs» de l’AI – à commencer par les personnes souffrant de pathologies psychiques – doivent avoir pris ces jours une coloration particulière.

Votre «cas» illustre surtout, cruellement, combien il est désormais socialement interdit d’être malade, et avec quelle violence la compétition repousse toutes celles et tous ceux qui, à un moment de leur existence, ont pu être fragiles.

Je vous adresse toute ma sympathie, non pas politique, mais simplement humaine.

Reproduire
Commenter
Texte - +