Texte - +
Imprimer
Commenter
Reproduire
l’avis de l’expert jeudi 14 mai 2009

La banquise polaire: un maillon faiblissant du système climatique

Martin Beniston

Martin BenistonClimatologue, professeur à l’Université de Genève et directeur de l’Institut des sciences de l’environnement

Martin BenistonClimatologue, professeur à l’Université de Genève et directeur de l’Institut des sciences de l’environnement

Puisque ce sont les contrastes thermiques qui font fonctionner le climat, il importe que les zones froides

De retour d’une expédition au pôle Nord, où entre autres ont été plantés côte à côte les drapeaux de l’Université de Genève et de l’EPFL, force est de constater que cette fascinante région est soumise à des mutations nettement plus rapides que prévu et qui vont transformer non seulement l’écosystème arctique en particulier mais également le climat de notre planète en général.

En débarquant à la station russe de Barneo, à environ 110 km du pôle Nord, étape presque obligée pour ceux qui se rendent en quelques heures ou en quelques jours au pôle, on est frappé par un monde totalement différent de ce que l’on peut voir ailleurs sur la Terre. C’est un environnement fait de couleurs pastel, de blancs aveuglants, de blocs de glace teintés d’une myriade de bleus – qui peut basculer dans un inquiétant jour blanc où formes et couleurs disparaissent dans un vent mauvais où la sensation de froid peut avoisiner les –50 degrés. Il est difficile de croire qu’on se trouve sur la même planète que Genève, Londres ou Singapour. Descendre de l’avion de transport sur la banquise de Barneo revient en quelque sorte à débarquer d’un vaisseau spatial sur une autre planète.

Comme dans tout système thermodynamique, ce n’est pas la chaleur en tant que telle qui fait fonctionner le climat mais bien les contrastes thermiques, rendus possibles par la manière dont l’énergie solaire est interceptée par la planète, plus intensément entre les tropiques, où le soleil est à la verticale de la surface, que dans les hautes latitudes, où les rayons solaires, très tangents par rapport à la surface, réchauffent peu ou pas la Terre. Il en résulte donc un fort contraste thermique entre l’équateur et les pôles, que la planète cherche à équilibrer en transportant de l’énergie des régions chaudes aux régions froides, par le biais notamment des courants atmosphériques et océaniques. Si les conditions devaient radicalement changer dans ce «moteur thermodynamique», le climat se déréglerait complètement, et c’est bien là la crainte de nombreux chercheurs qui voient à quelle vitesse la banquise polaire se contracte. La partie froide du «moteur» disparaît progressivement, ce qui à terme va complètement modifier la manière dont la chaleur est véhiculée entre équateur et pôles.

On peut légitimement se poser la question de savoir pourquoi, dans un environnement polaire qui reste encore aujourd’hui globalement froid, la banquise se rétrécit fortement depuis quelques décennies. Autrement dit, pourquoi, avec une hausse moyenne de 2-3 de­grés dans une région où l’on atteint facilement –40 degrés, la banquise réagit-elle aussi fortement? Il s’agit ici de mécanismes dits de «rétroaction positive», soit une amplification de la réaction d’un système à une perturbation climatique, une fois cette perturbation initiée. Les marges de la banquise disparaissent, laissant place à des surfaces océaniques sombres qui absorbent de l’énergie, contrairement à la banquise qui la réfléchit. Chaque été cette chaleur grignote petit à petit la banquise, réduisant ainsi sa surface. En même temps, la glace qui se forme en hiver n’a plus la capacité de résister l’été suivant, avec pour conséquence la diminution radicale de l’épaisseur de la banquise, ce qui la rend encore plus vulnérable.

Mais ce n’est pas uniquement l’impact thermique qui décime la banquise. Comme la glace dérive, portée par des courants tourbillonnaires, il arrive qu’elle soit expulsée vers l’Atlantique Nord, à la fois par le détroit de Fram, mais aussi, depuis peu, via le détroit de Davis entre le Groenland et la Terre de Baffin, ce qui réduit d’autant plus la masse de glace restante. Plus la glace est fine, plus elle peut s’évacuer facilement, car elle ne forme plus le «goulot d’étranglement» capable de bloquer le passage dans les détroits les plus étroits et donc de retenir plus au nord une bonne partie de la banquise.

Ces mécanismes de rétroaction et d’expulsion en direction de l’Atlantique se poursuivront inexorablement jusqu’à la probable disparition de la banquise estivale d’ici 10 à 20 ans, et non pas 50-100 ans comme on le pensait encore assez récemment, justement parce que l’importance de la rétroaction positive et de l’amincissement de la glace avaient été sous-estimés. L’Arctique connaîtra vraisemblablement l’un des bouleversements climatiques les plus dramatiques, avec une transformation sans précédent de son écosystème très délicat, qui dépend en large mesure de la présence de la glace pour la prolifération de toute la faune marine, des diatomées microscopiques, dont la productivité est la plus intense dans les eaux froides, jusqu’aux mammifères adaptés aux glaces, dont évidemment le très emblématique ours polaire.

Le réchauffement de l’Arctique aura également un impact sur les sols gelés en permanence (le permafrost ou pergélisol) qui contiennent environ 500 milliards de tonnes de carbone sous forme de méthane, qui viendraient rapidement s’ajouter aux gaz à effet de serre de source anthropique pour augmenter encore plus le réchauffement climatique.

Tenant compte uniquement des émissions anthropiques, la fourchette de réchauffement habituellement citée par le GIEC se situe déjà entre 2 et 6 degrés de plus qu’aujourd’hui. Si le permafrost de l’Arctique devait libérer sa charge de carbone, la fourchette se situerait alors entre 3 et 8 degrés de plus. Cette accélération du réchauffement se traduirait par des impacts climatiques encore plus sévères pour de nombreuses régions du monde.

Alors que certains pans de l’économie mondialisée se frottent déjà les mains à la perspective de la fonte des glaces polaires, fonte qui faciliterait l’exploitation des richesses pétrolières et minérales de l’Arctique et raccourcirait la durée du parcours du transport maritime entre l’Asie et l’Europe ou la côte est de l’Amérique du Nord, le réel enjeu planétaire est bel et bien la profonde mutation climatique qui a déjà commencé dans cette région clé du globe et dont les coûts pour nos sociétés seront certainement bien plus élevés que les bénéfices de l’exploitation commerciale du pôle Nord…

Reproduire
Commenter
Texte - +