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Opinions vendredi 23 mars 2012

Perdant son eldorado, la Suisse découvre l’archaïsme de sa pensée

François Cherix

(Keystone)

(Keystone)

Le secret bancaire a enrichi la Suisse pendant un siècle. Mais sa défense collective a figé les structures et les esprits. Aujourd’hui, avec la disparition du secret bancaire, la Suisse a besoin d’une confrontation des idées pour s’inventer un nouvel avenir. En est-elle capable?

Longtemps, les galions chargés d’or et d’argent assurèrent une richesse facile à l’Espagne. Arrachés aux colonies, les métaux précieux alourdissaient les navires puis remplissaient les coffres, garants d’une prospérité fondée sur un artifice confortable. Nulle pression, nulle concurrence n’incitait l’économie espagnole à se moderniser. Bénéficiant d’une rente extraterritoriale, elle s’endormit jusqu’au XVIIIe siècle. Le réveil fut brutal. Alors que l’Europe bouillonnante se lançait dans l’industrialisation, l’Espagne soudain privée de ses colonies se retrouva marginalisée, confite dans l’artisanat et les archaïsmes sociétaux.

Le secret bancaire a tendu aux Suisses le même piège que l’or amérindien aux Espagnols. Durant un siècle, il a enrichi le pays, tout en figeant les structures et les esprits. Aujourd’hui, il disparaît. En effet, même si la percée de la stratégie «Rubik» devait se confirmer, elle ne sera qu’une victoire à la Pyrrhus: bientôt, l’échange d’informations s’imposera. Pourtant, ce n’est pas l’économie qui se trouve déphasée, mais bien la politique. La prospérité helvétique n’est pas menacée. D’une part, le secret bancaire ne concerne pas toutes les activités de la place financière. D’autre part, elle se réinventera; elle changera son modèle d’affaires dans les secteurs touchés; elle fondera ses avantages concurrentiels sur la qualité de ses services et non plus sur une rente de situation. Enfin, l’essentiel de l’économie suisse n’a nul besoin d’un artifice financier pour créer des emplois et se battre sur les marchés. Par contre, le système politique est mis à nu; désemparé, il laisse voir les faiblesses qu’il a entretenues pour servir la cause bancaire. Face à ce spectacle, la tentation est grande de désigner des coupables. En réalité, les pratiques aujourd’hui condamnées ont requis la protection du droit, le soutien des institutions et l’assentiment d’une société tolérant ses prédateurs pourvu qu’ils soient discrets. Sur quatre plans au moins, la protection de l’eldorado suisse a nécessité un important travail collectif.

Tout d’abord, la faiblesse structurelle du pouvoir politique a été cultivée; un exécutif limité à une addition de chefs de département, un parlement de milice, des partis amateurs, un morcellement extrême des territoires et des processus, ces héritages du XIXe siècle ont été idéalisés, laissant les élus avec peu de moyens d’action face à une place financière de taille mondiale. Deuxièmement, l’analyse proactive a été délaissée, puisque l’argent ne cessait d’affluer; inutile d’évoluer, quand l’immobilisme paraît source de richesse. Troisièmement, la sauvegarde du secret bancaire, présenté comme un fondement de l’identité suisse, s’est coalisée avec le nationalisme; opportuniste, la promotion de l’isolement utile à l’ingénierie financière s’est abritée derrière l’avancée des populistes xénophobes. Enfin, une «novlangue fédérale» a dissimulé les attitudes qu’il s’agissait de taire; la critique a été neutralisée par une somme d’affirmations établissant la perfection technique et morale du modèle suisse.

Ces attitudes ont figé les structures politiques; simultanément, la confrontation des idées a été réduite à une agitation de stéréotypes si rustiques qu’ils n’opèrent plus. Alors que la sociologie du pays s’est profondément transformée, alors que les contextes extérieurs sont en pleines mutations, les instruments d’un débat intérieur de qualité n’existent plus. Dès lors, il n’est guère étonnant que la réflexion politique peine à produire des concepts élevés. Ainsi, les enjeux entourant l’achat d’un avion de combat ne parviennent pas à être articulés, tant les questions qui se posent en amont dépassent la grammaire collective. A quoi sert la Suisse? Quel est son rôle? Comment la défendre? Qui la menace? Qui la protège? Où sont ses alliés? Pourquoi une armée? De telles interrogations sont devenues aussi mystérieuses que les étoiles du ciel.

Cette anorexie mentale est aussi révélée par le dialogue avec l’extérieur. Au plan européen, deux ou trois postulats tentent de masquer le désarroi d’une Suisse bloquée dans une impasse qu’elle ne parvient plus à verbaliser. La dernière rencontre de la présidente de la Confédération, Eveline Widmer-Schlumpf, avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, illustre la perte d’une pensée suffisamment élaborée pour traiter les questions internationales. Alors que la déclaration du président Barroso indique que «l’approche sectorielle n’est plus praticable» et rappelle que «la reprise dynamique de l’acquis européen, son interprétation homogène, la surveillance et le contrôle judiciaire des engagements» constituent «quatre principes incontournables pour l’UE», le communiqué de la Confédération titre «Renouvellement de la voie bilatérale», puis s’enferre dans quelques formules qui ne parviennent pas à évoquer la situation, même de manière diplomatique. Cette asthénie du discours se retrouve dans de nombreux domaines. Ainsi, les grands débats sociopolitiques se résument souvent aux regrets du confort perdu, faute de vocabulaire et de concepts adéquats. Autrement dit, les discussions qui vont agiter les démocraties demain, passionnées et complexes, sont hors de portée d’une agora helvétique pauvre et nue.

Inéluctable, la fin de l’eldorado laisse un échiquier politique suisse balbutiant. Inféodé à la défense d’une rente de situation, asséché par un faux pragmatisme sans vision historique, enfermé dans les jeux tacticiens, il a perdu la sève, l’espace et l’impertinence utiles aux idées. C’est ce carcan des mentalités, cet archaïsme des cerveaux qui doit sauter. Il serait pervers de maintenir le langage commun dans des précautions mutilantes pour servir une cause promise à l’abandon. La fin du secret bancaire n’exige pas en priorité des mesures économiques, mais le renouveau, libre et ardent, du débat intellectuel. Le temps des réformes viendra, quand celui de la pensée aura revivifié l’espace public. Les structures évolueront, dès qu’un discours critique se fera entendre. Préalable à ce renouveau des esprits, une question affleure du siècle écoulé: pourquoi ces décennies passées à capter les richesses des autres nous ont-elles rendus si pauvres? Cette interrogation a-t-elle une chance de saisir les consciences ou bien sera-t-elle refoulée, comme un nouveau et douloureux secret?

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