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Portrait jeudi 05 avril 2012

Curé de campagnes

Florence Duarte Paris

Franz-Olivier Giesbert: «Ce n’est pas un livre contre le clergé mais pour la religion, pour qu’elle s’ouvre au vent.» (Galimard)

Franz-Olivier Giesbert: «Ce n’est pas un livre contre le clergé mais pour la religion, pour qu’elle s’ouvre au vent.» (Galimard)

Que ce soit après les candidats à la présidentielle ou pour la promotion de son dernier livre, Franz-Olivier Giesbert parcourt les quatre coins de la France. Avec «Dieu, ma mère et moi», le journaliste confesse sa foi chrétienne, nourrie de toutes sortes de spiritualités

«A Strasbourg, c’était le délire complet. Je vais me lancer dans une carrière de prédicateur.» Franz-Olivier Giesbert débarque dans son bureau en tenue de combat. Chemise noire, cravate noire, pantalon noir, le patron de presse, directeur du journal Le Point – 150 employés sur plusieurs étages près de Montparnasse –, a des allures de clergyman. Il est en retard. Et dans trois quarts d’heure, il file en voiture à l’extérieur de Paris, dans les studios de France 2, pour confesser François Hollande lors d’un grand débat de la présidentielle. Au fond de son bureau, devant l’écran d’ordinateur, une petite barquette de macaronis cellophanée pour le plein de sucres lents. Mais le vrai carburant, son essence, son «super», on sait désormais qu’il le trouve ailleurs.

En pleine campagne électorale, Franz-Olivier Giesbert, 63 ans, l’un des plus grands observateurs de la vie politique française, biographe des trois derniers présidents dont il a été l’ami et l’interlocuteur, se retrouve à courir le pays, de Strasbourg à Montpellier, de Brest à Bordeaux, au rythme d’un déplacement par semaine, pour parler de… Dieu. A Paris, il répond en plus à l’abondant courrier de ses ouailles qui demandent à prolonger le dialogue, entamé à la lecture de son livre. «Je reçois plusieurs lettres par jour qui me demandent mon point de vue sur la vie éternelle ou l’eucharistie.» Puisqu’ils tiennent un expert, érudit et passionné, ils ne vont pas se gêner…

Franz-Olivier Giesbert est un fou de spiritualités. Au pluriel et au sens très large. Dans Dieu, ma mère et moi, son dernier livre paru en début d’année chez Gallimard, il a rendu publique sa foi chrétienne, nourrie, enrichie au cours des années et d’une soif inextinguible de lectures, de paroles puisées à mille sources. Chrétien comme sa maman prof de philo cartésienne («C’est ma mère qui m’a inoculé Dieu. Je suis sûr qu’elle avait de l’eau bénite en guise de liquide amniotique»), Giesbert se revendique tout aussi bien, tout aussi fidèlement, stoïcien, bouddhiste, animiste, spinoziste, soufiste, épicurien, taoïste ou végétarien. Une même unité dans le grand Tout. Pas vraiment un coming out, pour ceux qui le lisent depuis longtemps. «Je ne me suis jamais caché, rappelle le journaliste enfin calé dans un fauteuil carré. J’ai fait beaucoup d’entretiens avec Julien Green [ndlr: écrivain catholique anticlérical] lorsque j’étais au Figaro. Et dans mes romans, ça transpirait déjà ma vision spinoziste de l’Univers dans La souille, ou le côté mystique du personnage dans Un très grand amour.» Mais là, avec cet éclairage direct sur sa foi en un Dieu Univers (et son rejet du Dieu Créateur «barbu et autoritaire», le «Dieu du tableau», comme disait sa mère), son hymne à l’amour, à la joie de vivre, à l’émerveillement naïf, Giesbert interpelle. En se revendiquant chrétien, l’esprit ouvert à tous courants d’air, il intéresse, sa foi vivante et perpétuellement irriguée parle aux gens. «Moi, le catho hérétique, je reçois beaucoup de lettres de croyants qui vivent leur foi très différemment de leurs parents. Ça montre qu’il y a un grand questionnement sur la spiritualité.»

Ecrit «l’an dernier, pour retarder l’écriture d’un gros roman», mais rédigé «en pensant à mes enfants, qui ont entre 36 et 10 ans, pour transmettre, partager», c’est «le livre d’une vie». Qui rencontre un succès de librairie inattendu (57 000 exemplaires vendus). «Ce n’est pas un livre contre le clergé mais pour la religion, pour qu’elle s’ouvre au vent. Si on veut que la Chrétienté vive, elle a besoin de se régénérer. Depuis Saint François d’Assise et Luther, personne n’est venu secouer la machine.» Lire Giesbert et aérer la maison de saint Pierre. Méditer l’une de ses innombrables citations, dont il maîtrise l’art: «Dieu est une chose trop importante pour être confiée à une seule religion.»

Caïd de la presse parisienne, tonton flingueur des hommes politiques qu’il tutoie avant de tuer (au nom de la vérité, dans ses bouquins, il balance tout, conversations off et confidences), l’homme Giesbert, en revanche, est un cœur tendre, tout moelleux. «Cerné par des athées» – ses collègues et ses propres enfants! –, le patron est un naïf, un ébahi, un joyeux, un original «un peu foutraque, toujours de bonne humeur». «Même quand j’ai un cancer, je vais toujours bien. Je suis le ravi de la crèche.» Sa seule religion, sa discipline, c’est la joie d’être en vie et de savourer. Le coucher de soleil sur la rade de Toulon, un Château Latour 1989 ou un bouquet de pivoines. Son credo: conserver l’esprit d’enfance. «Je ne suis pas prosélyte. Il m’arrive d’aller à la messe, de faire le signe de croix, mais je ne prie pas, je ne demande rien.» Transi d’amour pour V. qu’il vient de rencontrer, il fonce avec elle à Notre-Dame allumer un cierge. Et dire «merci, merci». Il a déjà choisi son épitaphe, celle qu’il a envie de lâcher au moment de rendre l’âme. Il l’a chipée à Jean d’Ormesson, qui en a fait le titre d’un de ses livres: «C’était bien.» C’était «trop bien», insiste-t-il.

Sa devise mène son livre: «Je choisis tout.» Panthéisme, taoïsme, épicurisme… «Un syncrétisme», diraient avec dégoût les cardinaux. «Une soupe indigeste», plaisantait maman.» «Franz, ta foi, c’est un hall de gare», soupira-t-elle une dernière fois, condamnée par un cancer au stade terminal. Elle levait les yeux au ciel quand il lui parlait, à 18 ans, de son emballement pour Bouddha, Spinoza ou Jack Kerouac, le «catholique alcoolique». De chapitre en chapitre, Giesbert nous parle de ses livres de chevet, ses compagnons de vie: Simone Weil, Marc Aurèle, Blaise Pascal, Elie Wiesel, sainte Thérèse de Lisieux… François Mitterrand, «obsédé par la religion», lui avait prêté un ouvrage sur cette petite sainte, morte à 24 ans, pour laquelle ils partageaient la même dévotion.

En plein feu électoral, Franz-Olivier Giesbert ira se confesser. Dans l’émission Pardonnez-moi, entre les deux tours, ou en direct de Paris le 6 ou le 7 mai au soir, Darius Rochebin, le nonce de la RTS, séduit par l’ouvrage et le personnage, absoudra Franz-Olivier Giesbert, grand curé défroqué de la République.

Dieu, ma mère et moi, Franz-Olivier Giesbert, Ed. Gallimard, 187 p.

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