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Voyage samedi 10 novembre 2012

L’Iran moderne vu du train

Jean-Pierre Vuillomenet

Fragment d’une carte d’Iran, avec annotations et collages par l’auteur. (Jean-Pierre Vuillomenet / Photo: Eddy Mottaz)

Fragment d’une carte d’Iran, avec annotations et collages par l’auteur. (Jean-Pierre Vuillomenet / Photo: Eddy Mottaz)

Mécanicien, marin, écrivain, grand voyageur allergique aux avions, Jean-Pierre Vuillomenet raconte deux mois d’un récent périple iranien, dernière d’une série d’aventures échelonnées sur cinquante ans

Un honnête voyage en Iran doit-il commencer par Téhéran? C’est ce que font la plupart des reporters arrivés dans la capitale par avion, pour une enquête nécessairement brève et conduite généralement en anglais auprès d’une minorité d’informateurs, presque toujours modulés à l’occidentale. Ces envoyés spéciaux dépassent-ils Téhéran? Rarement.

L’entrée en Iran par route ou chemin de fer se distingue par l’absence d’interlocuteurs anglophones. En outre, ni à Khoy ni à Tabriz on ne parle le farsi, langue nationale, bien qu’elle soit comprise de tous, mais le turc azéri ou éventuellement le kurde. L’Iran est donc multiple. On pourrait dire les Irans comme on dit parfois les Espagnes. La ressemblance entre les deux pays ne s’arrête pas au domaine linguistique, mais concerne également la topographie, le climat, les ressources, le chômage et la musique.

En poursuivant via terrestre vers Téhéran, ce n’est qu’à partir de Qazvin que résonne dans les bazars la mélodieuse langue persane, proche de nos parlers indo-européens. Son périmètre est tracé, sur le plateau central, par les villes de Qazvin, Téhéran, Machhad, Herat, Bam, Chiraz et ­Hamadan. Tous les rebords du plateau, plaines littorales et provinces azéries parlent les langues de peuples envahisseurs ou nomades. Les Persans sont par contre un peuple sédentaire.

C’est un million de nomades plus moi-même, dans mon récent périple de deux mois, dernière d’une série d’aventures échelonnées sur cinquante ans.

En 1961, l’été s’annonçait caniculaire sur les pistes de gravats sillonnant le plateau central. Eviter la poussière et la soif, uniques récompenses d’une randonnée à bicyclette en cette saison: tel fut mon programme. Une entreprise parisienne construisait un barrage hydroélectrique à Mendjil, sorte de sanatorium situé entre la Caspienne pluvieuse et le plateau desséché. Je fus engagé sur place, comme tourneur-fraiseur dans l’atelier mécanique.

En 1997, des marchands de Machhad me décrivirent ce barrage déjà célèbre comme irrémédiablement détruit par un tremblement de terre récent. Impossible de confirmer dans un pays où les potins du bazar prennent très vite un tour légendaire.

En ce mois de septembre 2012, je me fais déposer par un taxi à la bifurcation du barrage-pont, entre deux tunnels routiers, pour déjouer la police toujours aux aguets dans les lieux stratégiques. Le barrage est intact, deux des six turbines laissent un sillage écumeux vers l’aval, c’est la bonne nouvelle. Mais à l’époque, peu de monde prévoyait l’accélération du changement climatique. Le lac de retenue, après avoir atteint son niveau maximum, a reperdu 6 mètres. Il ne pleut plus guère sur le bassin du Sefid Roud. Le gouvernement vient de monter 115 éoliennes dans le lit du vent dominant, alternative un peu poussive comparée à la puissance hydro­électrique perdue.

Yazd: une autre planète

Il existe à Yazd, la cité la plus assoiffée d’Iran, un émouvant Musée de l’eau. On y montre les prodiges accomplis par de modestes travailleurs, recherchant l’eau à la base dénudée des quelques pics de 3000 à 4000 mètres entourant la ville. Ces montagnes sont couvertes de neige en hiver. L’eau du dégel se retrouve dans le piémont, au printemps. Mince nappe ­phréatique qu’il faut acheminer vers l’oasis, à 15 ou 20 kilomètres de là. C’est sous terre, pour éviter l’évaporation, que l’équipe de trois mineurs progresse dans le tunnel (qanat) à coups de pioche. Tous les 20 mètres environ, un puits d’accès est ouvert dans la voûte. Il sert également à l’évacuation des déchets formant des monticules régulièrement espacés, une des constantes du paysage lunaire iranien.

L’Eau fut vénérée à l’égal du Feu, avant la réforme monothéiste de Zarathoustra vieille d’environ 2600 ans. Dans un faubourg de Yazd, un temple très simple abrite l’urne du Feu éternel. La flamme est entretenue jour et nuit depuis des siècles. Cette religion très minoritaire nommée Zartoucht est sans doute un soulagement pour l’âme, mais surtout une démarche écologique restée lettre morte en Iran: La non-souillure du sol et de l’atmosphère. Les morts n’étaient pas enterrés dans la pourriture, ni incinérés de peur d’enténébrer les cieux de fumées impures. Ils étaient offerts aux oiseaux de proie. Les Tours du Silence portaient les défunts vers l’azur et ses vautours. Cette pratique se perd par manque desdits volatiles, victimes de la chasse «toutes saisons» décimant la faune du pays.

Le gouvernement actuel, dogmatique et autoritaire, ne démontre par ailleurs aucune intolérance envers les Zartoucht et les adeptes des trois autres religions du Livre, en vertu de l’article 13 de la Constitution. Une grande église arménienne trône en plein centre de Téhéran. Plus loin se dessinent une coupole orthodoxe; un clocher luthérien; un oignon russe et même une synagogue.

Voici donc quelques exemples de tolérance religieuse, adressés à un petit pays occidental et démocratique qui vient d’interdire les minarets.

Rajah-Train: maille de fer, gant de velours

Gare de Téhéran. Il s’agit d’esquisser un itinéraire sur le réseau sans cesse amplifié des trains longue distance. Une carte actuelle de ce quadrillage de fer me paraît indispensable. Mais ni aux guichets, ni au box d’information ne trouve-t-on de carte, schéma ou dépliant. Les deux informatrices en tchador ont alors la brillante idée d’appeler le sous-chef de gare. Grand, dégingandé et mal rasé, il me prend par le bras. – «Befarmaïd, je vous en prie, venez dans mon bureau, nous serons plus à l’aise pour causer.» Il commande du thé, le sucrier est déjà sur le bureau, et la petite cuillère… je la sors de ma poche, le thé se buvant en Iran un sucre entre les dents.

Le sous-chef de gare s’excuse pour quelques minutes, et je le vois par la baie vitrée déployer une carte du pays devant le kiosque à journaux. Il approuve d’un signe de tête, paye et revient, le document sous le bras. C’est un mètre carré d’arabesques illisibles pour moi, vu mon apprentissage strictement phonétique de la langue. Alors, l’ingénieur en chef sort de sa poche un stylo et traduit en caractères latins le nom des douze destinations principales du système Rajah-Train. Puis il replie la carte, me l’offre, me tend le stylo en guise de souvenir et me souhaite bon voyage la main sur le cœur: khastna bashid! ne te fatigues pas!

Dans le genre convivial, je pourrais encore citer des dizaines d’exemples. En voici un parmi tant d’autres. Presque au terme de ce cycle initiatique (l’Iran vu de l’intérieur), surchargé de cadeaux et d’artisanat, j’ai recours à la Poste centrale de Tabriz pour me délester sur le courrier. La préposée aux emballages, étiquettes et formulaires voyant mon désarroi fait appel au directeur de la Poste. Il fait irruption de son mirador vitré et, jovial, me prend par le bras. «Pas de souci, nâhâat-na-bashid.» Après un itinéraire zigzagant dans un labyrinthe de guichets numérotés de 1 à 100, il m’escorte vers son bureau en me confessant son ignorance de l’anglais. Puis, il ordonne à sa secrétaire d’amener du thé et les deux stagiaires d’un bureau voisin. Tardant un peu à venir, elles en profitent pour tomber le tchador officiel et revêtent leur tenue de collégiennes. «Je vous présente Homa et Laleh; il est grand temps qu’elles pratiquent leur anglais. Emmenez-les faire un tour de ville, elles vous serviront de guide.»

Mais nous en étions à la gare de Téhéran, deux mois auparavant.

La jeune Iranienne
dans le vent

Roxana est une autre jeune fille dans le vent, visiblement descendue des beaux quartiers de Téhéran, côté montagne. Tout est classe dans son «look». Chaussures Gucci, fuseaux de rayonne gris perle, manteau trois quarts en tulle, dirait-on, capuchon couleur saumon cachant mal une frange de cheveux sombres et brillants. A ma sortie du bureau du sous-chef de gare, nous sommes assis sur un banc de la salle d’attente. Il est midi juste. Un tableau lumineux nous informera sous peu du numéro de quai disponible pour l’express de Bandar Abbas.

«Avez-vous fait timbrer votre billet de train par la police?» me dit-elle en un anglais correct. Non! Je lui abandonne mon sac à dos et cours vers cette nouvelle recherche d’Innocence. Lorsque je reviens de la guérite policière, Roxana est seule avec mon sac à dos et sa valise à roulettes au milieu des rangées de sièges vides. Les autres passagers se sont rués vers Bandar, 1350 kilomètres plus au sud, en un vain pas de course. Il nous reste encore dix minutes et nous avons par hasard le même numéro de voiture. Le chef de wagon nous assigne nos sièges, numérotés également. Nous attendrons en vain d’autres passagers dans nos coupés respectifs. Le préposé au samovar referme les portières et le train démarre à travers le désolant paysage de bidonvilles du Téhéran côté désert.

Roxana arpente quelque temps le couloir, puis frappe à ma porte. Et le thé promis? dit-elle d’un air mutin. En effet, le chef de wagon est absorbé dans une pesante sieste dont seuls les ronflements nous parviennent par-dessus le bruit des roues. En attendant son réveil, elle s’installe dans mon compartiment, «plus proche du samovar». Etudiante en architecture, elle me montre son projet de réforme partielle du bazar de Bandar Abbas qu’elle va soumettre en guise de concours: plans multiples, perspectives cavalières et ­petit matériel pour dresser, à destination, une maquette tridimensionnelle. Il est d’emblée question de coupoles, car nous venons d’en voir, émergeant à peine du sable du Kavir, certaines intactes, la plupart crevées, vieilles de millénaires peut-être… Puis la conversation glissera vers des sujets plus frivoles. «Nous aimerions tant pouvoir fréquenter des jeunes gens en public mes amies et moi!» soupire-t-elle, le regard prudemment détourné, eu égard à mes à trois quarts de siècle!

C’est Yazd, à mi-parcours, que le train se remplit de marchands et d’ouvriers portuaires à destination de Bandar Abbas. Pendulaires à la semaine, du samedi au jeudi, ils vont travailler dans le nouveau grand port d’Iran. Plus accessible depuis l’océan, il a supplanté Bouchehr et les ports du delta Tigre-Euphrate. Bandar en expansion constante est devenu un énorme marché du travail. Vus de notre coupé, ces travailleurs sont tout d’abord des envahisseurs; mais Roxana est instamment priée de rester. Elle adore d’ailleurs ces «derniers salons où l’on cause». La porte du couloir est bientôt verrouillée et c’est en petit comité que nous décidons de l’avenir de la République islamique.

Notre présidente élue se retirera à l’aube pour aller dormir quelques heures dans un compartiment pour dames.

Le ciel bleu moutarde

Le train est arrêté pour la prière de l’aube. Au-delà des portières, une oasis naît lentement avec le jour. C’est Finh et sa palmeraie de dattiers perchée dans les montagnes. Puis le train amorce sa descente vers la mer surchauffée. Vient alors le brouillard et la surprenante forêt qui en résulte. Des acacias d’une verdeur enviable y boivent leur ration quotidienne de rosée. Trois ou quatre tournants déclives entre des roches érodées à vif, puis le ciel estival réapparaît. De tout le temps que je passerai dans l’Ormuzgan côtier, il gardera cette tonalité «bleu moutarde» qu’on lui connaît également à Téhéran, mais pour des raisons différentes. Là, résultant d’un trafic automobile sauvage; ici, d’une évaporation marine intense mêlée à de la poussière jaunâtre d’un persistant vent de sable.

A 8 heures du matin, dans la gare ultramoderne de Bandar, il ne fait guère que 33 degrés sur un mercure gravissant les dix degrés centigrades restants vers l’inévitable sieste de 14 à 17 heures. Nous ne partagerons pas cette petite mort quotidienne, hélas. Roxana négocie pourtant un taxi pour deux personnes. «Pendj hezar, soit 5000 tomans, égale 50 000 rials, la ville est loin de la gare», argue le chauffeur en une expiration. «4 Khomeinys», répond notre candidate en se plaçant simultanément à mon côté sur le siège arrière, et dans l’opposition politique par cette façon de dévaloriser l’effigie tutélaire de tous ces billets de banque suiffeux. A un carrefour du bazar, je saute de voiture avec mon sac à dos. Roxana, la main sur le cœur et son cartable sous le bras, s’éloigne vers son destin.

En suivant le bien nommé front de mer, je tombe sur une mosquée où, déchaussé, je m’allonge deux heures sur les tapis; hospitalité à la portée de tout mécréant. Lorsque le mélodieux appel à la prière sunnite me conduit vers un hôtel voisin, la marée haute pousse des déferlantes par-dessus le parapet de l’Avenue. Tous les jours que je passerai ici, ma vie sera rythmée par ces deux musiques lancinantes. La plainte miséricordieuse du muezzin et le choc fracassant du flot sur les jetées. Bandar Abbas est un lieu extrême où la baignade sur cinq mètres de marée vaseuse n’est pas recommandée. Pour compenser, l’humidité à saturation donne une illusion de natation atmosphérique. La visibilité vers le large n’excède pas 1 mille et la noria de cargos ancrés au large ne se devine qu’au crépuscule. Plus au large encore, au-delà des îles, les destroyers et porte-avions de «l’Etat voyou» n’impressionnent personne en brassant du brouillard.

La visibilité nocturne est plus révélatrice de la vocation bienfaisante de ce port sur l’économie nationale. Un défilé crépusculaire de bateliers laborieux et furtifs achemine de lourdes caisses vers le bazar, assurant ainsi à la population un minimum de denrées exotiques malgré le blocus. La consigne est simplement de ne pas les aider dans leurs travaux.

Quelques vedettes rapides me mèneront sur l’île d’Ormuz où trône un noble château fort portugais, un peu ébréché; puis à Laft où se construisent les lenge, caboteurs en bois de teck au dessin trimillénaire, assurant de fructueuses navettes avec les émirats. C’est finalement la quête du vent qui me poussera moi aussi vers le sud-est et la mer d’Oman. Le souvenir d’amis laissés Djask, sans nouvelles depuis quinze ans, y est pour quelque chose aussi. Je coince ma carcasse dans un taxi communautaire, et, fouette cocher! 300 kilomètres pour 40 euros.

Ce port de pêche occupe un endroit privilégié, sur une péninsule séparant deux baies dissemblables. A l’ouest, sous le vent, la rade et l’ancrage. A l’est, l’océan Indien et sa houle implacable. Sur le cap, deux radars géants tournent sans relâche. Ils furent donnés naguère au shah Reza Pahlevi par les Etats-Unis, et travaillent désormais contre eux.

Le fils aîné de mes hôtes d’antan m’a reconnu d’emblée au bazar. Il me guide dans le dédale de venelles sablonneuses. Tout est là, la porte de fer dans le mur de pisé anonyme et, une fois poussée, la brusque révélation de la cour et les deux dattiers où je suspendais mon hamac, jadis.

Pas question, me dit l’aïeul, il fait bien trop chaud dehors, et je me retrouve de suite dans la salle commune intolérablement réfrigérée. Pour un pays créateur des «tours de quatre vents» ornant la ville de Yazd et le pourtour du golfe Persique, l’air conditionné n’est qu’une déplorable dérive pousse-bouton à l’occidentale. Les tapis moelleux reçoivent pourtant, peu à peu, toute la grande famille de Suleïman et de son beau-frère Azadi. Son père, sa mère, son épouse, quelques petits enfants aux yeux dilatés d’étonnement. «C’est un étranger (kharedji) vous voyez, un oncle qui vient de loin, hadji, pèlerin de La Mecque ou voyageur. Il honore notre maison par sa présence.»

Les trois sœurs de Suleïman arrivent à l’instant du plantage et remontent sur le front leur borka, masque de cuir rouge percé de deux étroites fentes pour le regard. Rien à voir avec la burqa afghane mais plutôt avec les lunettes d’os refendu des Inuits. Ici, adaptation spontanée pour éviter l’intensité lumineuse de la mer et des sables. J’en veux pour preuve le pourtour intérieur de ce diaphragme oculaire peint en noir mat.

Nous utilisons nos borka pour sortir ou trier le poisson sur la plage, le soleil brûle ici, en Ormuzgan! disent-elles en souriant. Présent également, le souci de ne pas bronzer. Préoccupation qu’elles partagent avec leurs conjoints, pour lesquels la protection est plus simple. Ils pêchent de nuit ou s’embusquent dans l’ombre du bazar. Personne ne m’empêchera de penser que l’usage de ce masque, et du tchador également, datent de plusieurs millénaires, et que l’islam clérical n’a fait que les rendre obligatoires en dépit du mutisme du Coran sur ces modes vestimentaires.

La noyade avec tchador

Le lendemain soir, Bandar Djask sera endeuillé par la noyade de trois jeunes filles du peuple. Cet accident consterne profondément mes hôtes de confession sunnite. Bien que musulmans convaincus, ils ne supportent plus les prérogatives rétrogrades du «vieux hibou enturbanné». «Obliger les femmes à se baigner en tchador, c’en est trop! Anti-islamique!» profèrent-ils; ou chiite tout au moins, cette secte schismatique basée sur le martyre, la souffrance et la flagellation. Ces jeunesses ont perdu pied en bout de plage et le reflux les a roulées dans les plis alourdis de leur sinistre déguisement. Il est urgent que la religion cesse de gouverner le comportement des gens, dans quelque pays que ce soit. Les religions devraient s’adresser à l’âme, à la conscience individuelle, et ne pas se constituer en code pénal.

Quatre cents kilomètres à l’est de Djask, une route en construction me mène Châbahâr. C’est le domaine des savari, camionnettes 4x4 inconfortables et performantes où chacun des sept passagers paye un prix modéré pour une incomparable cure d’amaigrissement. Il fait 40 degrés et, la compression de nos viandes aidant, la sueur imprègne sièges et moquettes. Le panorama est une antichambre de l’enfer. C’est un ancien fond de mer relevé à angle droit sous forme de murailles crénelées par l’érosion: le Makran, nommé Gédrosie à l’époque où Alexandre le Grand y perdit les deux tiers de son armée, morte de soif. La Toyota finit par nous cracher sur la promenade littorale d’une ville toute neuve et parcourue d’un zéphyr bienvenu. Mis à déplier et sécher sur le parapet, mes compagnons d’infortune ne tardent pas à s’égailler de tous côtés. Quant à moi, je me glisse dans le nouveau Palace, inexistant il y a quinze ans lors de mon séjour hivernal. J’y passerai une semaine, au tarif imbattable de 20 euros par nuitée.

Estival ou hivernal n’a d’ailleurs aucun sens à Châbahâr dont le nom veux dire quatre printemps. Il n’y pleut pas depuis deux ans, mais l’oasis démontre une étonnante verdeur et cultive tous les fruits tropicaux. L’eau est produite par désalinisation de la mer. C’est la transformation du pétrole en eau, miracle digne des religions du Livre.

Dégagez! Le train arrive

Mis à part mes exercices de natation sur les marées hautes, j’assiste en piéton à la construction du nouveau port d’Asie centrale. En effet, l’établissement d’une zone franche industrielle et la construction de nouveaux quais et bassins portuaires va de pair avec une percée ferroviaire de 1700 kilomètres plein nord jusqu’au Turkménistan. Aucune démocratie ne saurait rivaliser avec ce régime totalitaire en matière d’infrastructure accélérée. Deux voies d’accès aux littoraux, océanique (Châbahâr) et caspien (Qazvin-Anzali) où il ne reste qu’à poser les rails entre ponts et tunnels; plus une ligne récente Kerman-Tabbas sur des gisements métallifères, plus l’inauguration en septembre du chemin de fer touristique Ispahan-Chiraz.

Si les sanctions américano-européennes ralentissent parfois les travaux, elles fortifient l’industrie iranienne et offrent d’irréversibles débouchés économiques à la Chine et à la Russie. Sur la ligne de Tabbas, tout le matériel roulant est chinois. Les équipements miniers et les rails viennent par contre de Magnitogorsk via le fleuve Oural, la mer Caspienne et Anzalì. Les fers profilés du programme de constructions antisismique obligatoire sont laminés dans les aciéries de Bafq ou Ispahan.

Mais qui? Quels sont les technocrates visionnaires derrière ce réseau massif de transports et d’équipements, sans parler des autoroutes illuminées a giorno, zébrant les déserts comme des débris de constellations? Mystère. Ahmadinejad, président «élu», ingénieur en trafic urbain? Je crains que son regard étriqué ne dénonce des motivations plus immédiates. Quant aux élections, parlons-en.

L’étranger

Nous sommes six dans un coupé nocturne entre Bandar et Ispahan. Un plâtrier-peintre, un travailleur portuaire herculéen que nous avons baptisé Tarzan, un marchand du bazar surnommé le «dormeur», deux étudiants en polytechnique et moi, l’étranger en voie d’adoption. A la gare mosquée de Sirjan, seuls les deux travailleurs sont descendus pour la prière, le Dormeur étant trop occupé à border sa couchette. Il prête par contre son ordinateur aux étudiants qui agrémenteront notre voyage au bout de la nuit par un festival de musique «bandari-vidéo» aux relents de flamenco.

Puis la conversation glisse sur l’islam coranique et ses multiples dérives cléricales ou fondamentalistes. Les travailleurs ont la foi du charbonnier. Le marchand bazari, membre d’une ténébreuse corporation, se méfie de l’opium du peuple… Quant aux deux étudiants, ils sont fascinés par la modernité et par l’Occident des élections libres. J’en suis à mon sixième train de nuit et, parmi les cinq passagers que l’arbitraire des achats de billets fait échouer dans mon coupé à chaque fois, il y a au moins trois contestataires. «Alors, diable! Comment faites-vous pour perdre les élections?» telle est la question que je pose à mes compagnons de compartiment au moment où nous consentons enfin à prendre du repos.

«C’est la police qui les gagne, les élections! A coups de bâtons!» s’exclame Tarzan en resserrant ses poings en forme de bennes sur d’imaginaires nuques de poulets.

A 10 heures du matin, la gare d’Ispahan se profile dans le désert. La célèbre ville de faïence est à 18 kilomètres, derrière d’âpres montagnes pelées. Aucun service de bus direct n’est organisé. La mafia des chauffeurs de taxi a décidément le bras long. La course individuelle coûterait autant que le billet ferroviaire de Bandar, calcule le bazari dormeur sur son ordinateur; un prix suivi d’un impressionnant sillage de zéros. Il importe de se grouper en savari et payer par place. Nous ne sommes finalement que trois, Tarzan, le Dormeur et moi, fonçant vers la sortie pour distancer les remorqueurs de valises à roulettes et conquérir un taxi. Un sac à dos est plus favorable pour se faufiler au pas de charge.

Entrée et sortie sont une seule et même issue dans les gares d’Iran. Un portique électronique y fait figure de gibet. Le redoutable appareil à radiographier les bagages resserre encore le passage. Trois policiers armés nous barrent la route. Mon teint indécemment bronzé et mon sac à dos démesuré me désignent comme Baloutchi (… ces maudits passeurs d’opium…). Une flamme perverse allume le regard du sergent. «Toi mon coco, tu vas passer à la moulinette!», et il me désigne une table de fouille. C’est alors que Tarzan comprime son thorax et lâche un tonitruant: «Kharedjih», c’est un Etranger! Les bras du sergent retombent inertes. Il a reçu des directives: ménager les étrangers! (sauver ce qui reste du tourisme international). Ses sbires nous ouvrent une poterne dérobée. Un soleil brûlant nous accueille, libres à nouveau d’exercer nos divers talents en ce vaste et puissant pays.

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