Texte - +
Imprimer
Reproduire
histoires mardi 20 mars 2012

Le conte est bon

Ariane Racine a écrit ses premiers contes pour la revue «La Petite Salamandre». Une ode à la nature, donc. (veroniquebotteron.com)

Ariane Racine a écrit ses premiers contes pour la revue «La Petite Salamandre». Une ode à la nature, donc. (veroniquebotteron.com)

Journaliste, elle s’est improvisée conteuse. Ariane Racine a publié en décembre «Les contes de la Petite Salamandre». Son livre est déjà un succès

Elle raconte des histoires de fourmis à l’esprit militaire, de renard à trois pattes, de limace qui rêve de se faire escargot. Elle porte un nom qui évoque la terre, le végétal, les mots, les origines. Ariane Racine a publié en décembre Les contes de la Petite Salamandre. Le recueil, joliment illustré, vient d’être réédité en Suisse et en France et ses vingt-six récits sont en cours de traduction pour le public alémanique, autrichien et allemand. Un succès qui confirme celui des contes, qui se livrent de plus en plus en soirée et au bistrot, pour les grands en plus des petits.

«Le serpent respectable», «La fiancée des saules» ou «Pourquoi les perdrix gloussent-elles?» ont été écrits pour la revue La Petite Salamandre, entre 2003 et 2011, sous le pseudonyme d’Amélie Sandre. A l’époque, Ariane Racine est journaliste et tient à préserver son «jardin secret». Elle est venue aux contes un peu par hasard, par des portraits écrits pour Le Temps, une rencontre avec des conteuses, un livre d’Henri Gougaud. «J’ai toujours aimé ce moment où quelqu’un dit: «Tiens, ça me rappelle une histoire.» Cela présage un instant fort, un épisode intéressant. Finalement, c’était déjà ça le journalisme: écouter des gens raconter leur histoire», analyse la Neuchâteloise, voix douce et regard lumineux.

Mais ce qu’elle affectionne dans cette forme de narration particulière, c’est son anonymat et son ancienneté. «Les contes sont plus vieux que nous, ils sont passés d’une langue à l’autre, on ne sait plus qui a commencé. Ils sont venus jusqu’ici par le bouche-à-oreille, sans avoir été écrits.» Une littérature sans auteurs en somme, une prose transmise par des analphabètes.

Ariane Racine mêle des origines italienne, française, allemande, alémanique et romande. Petite, elle est fascinée de voir que certaines histoires se retrouvent dans toutes ses cultures, celles des frères Grimm par exemple – il y a peu de livres dans sa famille de souche plutôt modeste, mais celui-là y figure. Aujourd’hui, elle n’hésite pas à se réapproprier des récits entendus ailleurs, à mélanger anecdotes personnelles, imaginaire et légendes. «Les contes, comme les blagues, sont des trésors à partager», dit-elle simplement. Derrière elle, les rayonnages débordent de bouquins. Des études d’anthropologie suivies tardivement lui fournissent un stock de mythes amérindiens, nordiques ou africains. Qu’elle ne présente jamais de la sorte. «Je me méfie des étiquettes, c’est comme d’affirmer que les Africains sont plus sanguins que les Européens. Ces histoires passent d’un pays à l’autre, elles n’appartiennent à personne. Le conte a aussi son côté sombre, régionaliste, voire nationaliste. Moi j’aime au contraire sa face libertaire; certains ne sont pas moraux du tout!» Ceux de La Petite Salamandre finissent généralement bien, les gentils sont récompensés, les méchants punis ou repentis. «La morale n’est pas obligatoire mais elle a un côté rassurant, surtout pour les enfants, admet la conteuse. J’essaie de ne pas tomber dans le prêchi-prêcha mais je tiens, par exemple, à mettre en scène plus d’héroïnes féminines que la moyenne.»

Lorsqu’elle écrit, la très récente cinquantenaire imagine d’abord un public d’enfants et de personnes âgées; elle se souvient des histoires de plantes et d’animaux rapportées par son grand-père. Elle soigne l’oralité et le vocabulaire, parle de carabes plutôt que de scarabées, d’hirondelles qui trissent. Les grenouilles alpinistes et le lièvre bringueur embarquent jusqu’aux plus jeunes orateurs, expérience faite avec une fillette de deux ans et demi. «J’apprécie que l’on parle une langue riche aux enfants. Le mot lugubre, par exemple, c’est déjà une ambiance. Les petits ne le connaissent pas forcément mais ils peuvent le goûter. Je choisis les termes pour leur musique.»

Pour la scène, commencée récemment, elle prend des cours auprès d’un clown et fait de l’improvisation musicale avec Edmée Fleury (du groupe des Nørn). Elle suit, surtout, l’atelier d’Henri Gougaud, conteur célèbre, qui fut également parolier de Reggiani, Gréco ou Ferrat. Elle y apprend le dépouillement et l’essentiel; comment bien dire «Il était une fois». «Il n’est pas question de se présenter en costume médiéval parce que l’on va raconter une histoire de cette époque. Ce n’est pas du théâtre. Il n’y a qu’une chaise, le conteur et le public. Gougaud dit toujours qu’un bon conteur est celui à qui l’on a envie de dire merci et non bravo, lorsqu’il a terminé.» Henri Gougaud évalue encore la durée optimale d’une histoire à 7 minutes. «Evidemment, on peut allonger si l’on sent le public captivé», sourit Ariane Racine. L’un de ses derniers projets tourne autour du Décaméron de Boccace. Elle l’a déjà «testé» à Neuchâtel et à Bordeaux: assistance conquise.

La conteuse se plaît à écouter ses pairs et appartient à la Société suisse des conteurs. «Il y a davantage d’Alémaniques, peut-être parce que le suisse-allemand est une langue plus orale. Davantage de femmes aussi, sauf à partir du moment où l’on remplit les grandes salles. Des retraités beaucoup, des enseignants. Il y a quinze ans, on m’aurait parlé de conteur, j’aurais pensé que le macramé et les sabots étaient obligatoires. En réalité, ce n’est pas du tout ça.» Son appartement, dans l’ancien hôpital des Cajolles, est sobre et lumineux, décoré de quelques pièces vintage et objets exotiques, habité par un gros chat. Loin du tissage et des imprimés indiens. Sur l’étagère encore, quelques livres qu’elle a racontés à sa fille petite, des Tomi Ungerer et le très beau Hulul, d’Arnold Lobel. C’était il y a une vingtaine d’années, une époque où elle n’osait pas encore réécrire les histoires des autres.

Les contes de la Petite Salamandre, Amélie Sandre, Editions Rossolis.

Le Faucon et autres trésors, d’après le Décaméron de Boccace, le 25 mars à 17h, Hôtel DuPeyrou, Neuchâtel.

Les contes de la Petite Salamandre, le 31 mars à 10h30 à la librairie Payot, à Fribourg, et le 21 avril à 11h, salle de la Voirie, à Bienne.

http://arianeracine.ch

Reproduire
Texte - +