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exil mardi 27 décembre 2011

Victor Khrapunov: «Il faut que je torde le cou aux rumeurs»

Victor Khrapunov, 63 ans, a évolué dans les hautes sphères du pouvoir kazakh. Etabli à Genève depuis quatre ans, il dénonce le régime du président Nazarbaïev, qu’il qualifie de «dictature et d’entreprise d’enrichissement personnel». Genève, 22 décembre 2011 (véroniquebotteron.com)

Victor Khrapunov, 63 ans, a évolué dans les hautes sphères du pouvoir kazakh. Etabli à Genève depuis quatre ans, il dénonce le régime du président Nazarbaïev, qu’il qualifie de «dictature et d’entreprise d’enrichissement personnel». Genève, 22 décembre 2011 (véroniquebotteron.com)

Ancien dignitaire kazakh, Victor Khrapunov vit à Genève depuis 2007. Il critique le président Nazarbaïev et s’explique sur la fortune familiale

Ancien maire d’Almaty – autrefois capitale du Kazakhstan – et ancien ministre, Victor Khrapunov a évolué depuis l’ère soviétique dans les hautes sphères du pouvoir kazakh. En 2007, dans le collimateur du président Nazarbaïev, il affrète un avion et quitte son pays pour Genève, avec son épouse Leila et leur fils cadet, où ils ont acheté une villa à Cologny pour 32 millions de francs. Ils y retrouvent leurs deux aînés, dont Iliyas, très actif dans l’immobilier, qui s’est fait connaître au travers de son projet, avorté depuis, de revalorisation de Genève-Plage.

Etabli en Suisse au forfait, en tant que retraité, Victor Khrapunov est titulaire d’un permis B reconductible et a récemment demandé l’asile politique. Resté discret depuis son arrivée, il rompt le silence.

Le Temps: Quatre ans après votre arrivée en Suisse, vous avez décidé de prendre la parole. Pourquoi?

Victor Khrapunov: Quand j’ai décidé de quitter la scène politique pour venir en Suisse, j’ai cru bon de rester neutre. Mais à présent, le temps est venu d’expliquer au monde ce qu’est véritablement le régime de Noursoultan Nazarbaïev: une dictature et une entreprise d’enrichissement personnel.

– Pourquoi avez-vous quitté le Kazakhstan?

– J’ai accompli mon devoir à la tête de la ville d’Almaty, dont j’ai été maire pendant sept ans et demi, puis de la province du Kazakhstan oriental pendant 12 ans. Mon objectif était de développer la ville et d’améliorer le niveau de vie des gens. Durant cette période, j’ai pu me rendre compte que la politique du président allait à l’encontre de mes idées. Lui et sa famille exigeaient de plus en plus de faveurs personnelles et je me suis retrouvé en opposition frontale avec eux.

– Vous avez payé 32 millions de francs votre maison de Cologny, vous avez affrété un avion pour venir en Suisse. Quelle est l’étendue de votre fortune et d’où vient-elle?

– Il faut que je torde le cou aux rumeurs. Pour acheter la maison, notre fille – citoyenne suisse, mariée et mère de deux enfants – a dû contracter une hypothèque. Nous avions envisagé d’y vivre tous ensemble, avec nos trois enfants et leurs familles respectives, mais la situation a changé. Quant à l’avion que nous avons affrété, c’était un vol charter de la compagnie d’aviation kazakhe et c’était la manière la plus économique de transporter nos affaires, y compris nos archives, jusqu’en Suisse. Le montant de notre fortune est bien exagéré par le magazine Bilan, qui a dû baser son calcul [300-400 millions de francs, ndlr] sur tous les bénéfices hypothétiques de toute la famille à l’avenir. C’est bien l’activité de Leila qui est à l’origine de notre fortune: à l’époque, c’était une femme d’affaires très connue et elle a créé en 1990 la première chaîne de télévision privée du pays. Aujourd’hui, le Kazakhstan aimerait bien trouver le moyen de relier cet argent avec les activités de l’ancien fonctionnaire que je suis.

– Etes-vous inquiet pour votre sécurité ou celle de vos proches?

– Bien sûr, car des menaces concrètes de violences physiques sont proférées à notre encontre. Les méthodes du régime sont perfides, ses mains sont couvertes de sang et je suis aujourd’hui dans l’incapacité de protéger tous les membres de ma famille. Mon prédécesseur à la mairie d’Almaty, par exemple, a été tué dans des circonstances floues.

– Craignez-vous que le régime puisse s’en prendre à vous en Suisse?

– L’hiver passé, lors de deux rendez-vous organisés à Genève et à Courchevel, des délégués du président nous ont prévenus qu’ils s’en prendraient à notre fils où qu’il se trouve dans le monde. Nous ne pouvons donc pas être sûrs d’être en sécurité, même en Suisse.

– Le mariage de votre fils Iliyas, en 2007, avec la fille du milliardaire Mukhtar Abliyasov, grand opposant de Nazarbaïev, explique-t-il les menaces dont vous faites l’objet?

– Oui, j’en suis convaincu. Ce mariage a rendu furieux le président Nazarbaïev. Quand je l’ai invité au mariage, il l’a pris comme un défi. Mais Leila et moi avons décidé de respecter la volonté de notre fils.

– Votre fils Iliyas a beaucoup fait parler de lui avec son projet à Genève-Plage, qui a échoué. Avez-vous des relations d’affaires avec lui?

– Pas du tout. Leila et moi avons veillé à ce que notre fils ait une formation de qualité en Suisse, où il s’est parfaitement intégré. Nous avons un proverbe qui dit: ne donne pas de poisson à tes enfants, mais apprends-leur à pêcher. C’est ce que nous avons fait.

– Quel regard portez-vous sur les émeutes survenues récemment dans l’ouest du Kazakhstan et sur la répression sanglante menée par le régime?

– C’est un crime contre le peuple kazakh. Il n’y avait aucune nécessité de tirer sur une foule désarmée. Mais Nazarbaïev a voulu démontrer que rien ni personne ne peut s’opposer à son autorité. On a l’impression, vu de l’extérieur, que ces émeutes sont soudaines. Mais elles sont le fruit de frustrations et de brimades, de sept mois de grève. C’est le président Nazarbaïev qui a laissé pourrir la situation. Il veut s’accaparer l’entier des richesses produites dans la région. Par l’entremise de son gendre Timur Koulibaïev, qui contrôle les sociétés pétrolières, il importe de la main-d’œuvre chinoise à bas prix au mépris des conditions de vie de sa propre population.

– Le clan Nazarbaïev est dans le collimateur de la justice suisse. Son gendre, Timur Koulibaïev – installé lui aussi à Genève –, est soupçonné de corruption et de blanchiment et plus de 600 millions de dollars auraient été bloqués par le Ministère public de la Confédération. Cette enquête peut-elle atteindre le président?

– Noursoultan Nazarbaïev a réagi de manière très agressive quand la presse a révélé cette enquête. C’est un lâche. Nous l’avions déjà constaté lors du «Kazakhgate» [des comptes kazakhs destinés au versement de pots-de-vin avaient été découverts en Suisse il y a une dizaine d’années, ndlr], quand ses propres comptes avaient été bloqués. Il s’agissait alors de 87 millions de dollars mais il était persuadé que sa carrière politique était terminée. Il s’est retrouvé recherché par Interpol, tout comme son gendre et sa fille, Dinara Nazarbaïeva, et il a paniqué. Cette nouvelle enquête l’inquiète donc profondément, même s’il n’est pas directement visé.

– Timur Koulibaïev dirigeait le fonds Samruk-Kazyna, propriétaire des sociétés pétrolières secouées par les grèves. Mais le président vient de le limoger. Est-ce lié à cette enquête?

– Le président envisageait de faire de Timur Koulibaïev son successeur. Cette enquête l’a fait hésiter. Il y a six mois, Nazarbaïev a fait annoncer officieusement que Timur Koulibaïev allait lui succéder, pour sonder les réactions des différents clans. Mais les émeutes lui ont permis de constater que Koulibaïev ne serait pas à la hauteur. Son limogeage en est la confirmation.

– La Suisse a d’importants échanges commerciaux avec le Kazakhstan, qui fait partie depuis l’an dernier du même groupe de pays que la Suisse au FMI, surnommé «l’Helvétistan». Cela contribue-t-il à légitimer le régime?

– Micheline Calmy-Rey est allée trois fois au Kazakhstan et les deux pays collaborent étroitement. Le fait que le Kazakhstan participe maintenant à des instances internationales contribue effectivement à légitimer le régime. Le président fait beaucoup d’efforts pour faire croire à sa respectabilité sur la scène internationale. La nomination de Kassym-Jomart Tokaïev au poste de directeur général de l’Office des Nations unies à Genève est une victoire de plus pour lui. Mais les victoires de Nazarbaïev en termes de politique extérieure masquent l’échec grave de sa politique intérieure.

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