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Récit samedi 03 avril 2010

Arno Camenisch offre une «Pierre de Rosette» aux alpages suisses

Vision des Grisons. Les quatre «alpagers» ont des rapports rudes, entre eux, avec les visiteurs et avec les bêtes. (Keystone)

Vision des Grisons. Les quatre «alpagers» ont des rapports rudes, entre eux, avec les visiteurs et avec les bêtes. (Keystone)

«Sez Ner», récit de ce jeune auteur qui vient de paraître aux Editions d’En Bas, peut se lire en allemand, en sursilvan et en français: ce texte à la fois poétique et documentaire sur la vie d’un alpage grison est édité en édition trilingue

Sez Ner, c’est la Suisse au meilleur d’elle-même, dans sa diversité. Au moment où le débat s’envenime autour du suisse-allemand et des difficultés de compréhension mutuelle, cet ouvrage fait une démonstration magnifique des bienfaits du plurilinguisme. Il a été écrit deux fois par son auteur, Arno Camenisch: en allemand et en sursilvan. Publié d’abord en édition bilingue (Urs Engeler, 2009), le récit paraît aujourd’hui en trois langues: l’allemand et le français se font face, le romanche se glisse en bas de page. D’un seul coup d’œil apparaissent les ressemblances et les contaminations, les rythmes différents, les emprunts. Le regard s’habitue au sursilvan, ses racines latines et germaniques se dessinent. Ce livre est une vraie pierre de Rosette helvétique. Et il parle d’une réalité, la vie des paysans de montagne, de manière à la fois documentaire et poétique, tout en images.

Sez Ner est le nom d’un alpage, sous le sommet du même nom. Quatre hommes y passent l’été: l’armailli, l’aide-armailli, le vacher et le porcher, dans l’ordre hiérarchique, réduits à leur fonction. Là-haut avec eux, les vaches, les cochons, la chèvre et le bouc, plusieurs chiens, le Tigré, des poules et leur coq. Pas de femmes, exceptée la bergère du chalet voisin, on ne la voit pas beaucoup. Arno ­Camenisch rend le quotidien du petit groupe en trois cents notations, souvent très brèves. Sans commentaires, avec une grande efficacité, il restitue le travail, la routine, le temps qu’il fait et le temps qui passe, lentement. Les images sont fortes, dégagées de toute psychologie. Contrairement à Blaise Hofmann (Estive, Zoé, 2007), Camenisch n’a pas vécu une saison de berger et ne parle pas à la première personne. Il se place en observateur, caméra ou oiseau. Sez Ner est un documentaire qui se fonde sur des souvenirs d’enfance, distillés, transformés, mais toujours vifs. C’est surtout un travail poétique de la langue, une musique singulière, légère, ironique, parfois déchirante.

Les quatre «alpagers» ont des rapports rudes, entre eux, avec les visiteurs et avec les bêtes. Ce sont des taiseux, leurs propos se fondent dans le rythme des jours, pas un mot de trop, un juron parfois, à peine sait-on qui parle. L’armailli donne des ordres. Les autres se défilent, mais ils sont dans la même galère. Le corps est plus bavard. Il souffre, les mains se crevassent, les pieds stagnent dans les bottes, les intestins se tordent. Les vaches tombent malades, le fromage tourne, l’armailli grossit exagérément. Si la modernité menace – les voitures, les touristes, les gabarits d’un hôtel en projet – le passé n’est pas idéalisé non plus. Ce n’est pas La Grande Peur dans la montagne, mais une inquiétude est là, diffuse. «J’aime le texte sous le texte», dit Arno Camenisch. Derrière les silences, les ellipses, se profile un monde bien plus complexe: rapports de force, frustrations, angoisses inexprimées, mesquineries, rêves aussi. C’est souvent drôle et même burlesque. La chèvre se venge en pissant sur le lit. Le parapente de l’armailli reste accroché dans les sapins rouges. Le vacher et le porcher font une belle paire de clowns.

Hormis un texte en romanche, Sez Ner est le premier récit publié de ce jeune écrivain, né en 1978. Après avoir fait l’instituteur et beaucoup voyagé, Arno Camenisch s’est inscrit à l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS), où il a travaillé une partie de son texte, sous le mentorat de Beat Sterchi, l’auteur de La Vache (Zoé, 1987). Un heureux choix: les deux ont en commun le souci du rythme, de l’oralité, le plaisir d’une langue «impure», contaminée par le dialecte ou les langues voisines. «Le rôle de Beat Sterchi était surtout de m’opposer une résistance, de me provoquer pour me faire réfléchir aux raisons d’adopter plutôt telle ou telle forme.» L’étudiant se dit enchanté de cette formation. «Il s’agit de lire énormément, d’écrire en s’exposant à la critique, de se confronter à des écrivains confirmés: j’apprends beaucoup.» Il appartient par ailleurs au mouvement Bern ist überall, un groupe d’auteurs dont les performances, en suisse-allemand et en français, touchent un public de plus en plus large. Sur le site www.arnocamenisch.ch , une vidéo fait entendre la musique des deux langues. Dans le sursilvan comme dans le dialecte qui colore son allemand, Arno Camenisch, parfaitement bilingue, recherche le plaisir d’une langue en mouvement. Ce n’est pas par souci de conservation qu’il écrit en romanche, mais par goût du rythme et des sonorités.

La version trilingue est le résultat d’une synergie remarquable. La traduction (de l’allemand) a été confiée à une étudiante en lettres de 23 ans, Camille Luscher, qui a suivi les cours du Centre de traduction littéraire de l’Université de Lausanne (CTL). Seule, la débutante n’aurait pas osé relever ce défi. Mais elle a bénéficié du programme de mentoring pour la traduction de Pro Helvetia, «Moving Words». Marion Graf, traductrice expérimentée de Robert Walser, l’a aidée à établir un plan de travail, elle a suivi ses premiers pas (huit versions pour les vingt premières pages), l’a aidée à trouver «l’entrée dans le texte», à quitter une littéralité trop prudente pour restituer la syntaxe chantante et le lexique surprenant de l’auteur, rendre le climat sans sombrer dans le folklore, trouver des équivalents à ses jeux. Une réussite. Auteur et traductrice vont maintenant s’employer à faire connaître leur travail, par des lectures trilingues. Au Festival international de littérature de Loèche-les-Bains cet été et, auparavant, le 21 avril dès 19 heures au Café du Simplon à Lausanne.

Le CTL et l’ILS ont parrainé le livre, le Service de presse suisse s’est joint aux Editions d’en bas; la Collection ch, la Fondation Oertli, le canton des Grisons et la Lia Rumantscha ont soutenu le projet. Beaucoup de fées pour entourer un débutant, sans compter la postface érudite et éclairante du linguiste Stéphane Borel! Mais la maîtrise d’Arno Camenisch, l’originalité de cette édition, la qualité de la traduction méritaient bien ces soins!

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