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opinions jeudi 29 décembre 2011

Europe: en avant toute!

Jean-Claude Trichet

Pas besoin de parler de la Deuxième Guerre mondiale pour justifier une Europe plus intégrée. Regardons devant nous, les économies émergentes vont nous dépasser! Jean-Claude Trichet, l'ex-président de la BCE, convie les Européens à poser les premières pierres d’une vaste fédération qui pourra concurrencer la Chine et l’Inde. Malgré la récession et la crise de l’euro, l’ancien banquier cental se veut optimiste

Souvent, lorsque les gens cherchent une justification à l’intégration européenne, ils sont tentés de regarder en arrière. Ils insistent sur le fait que l’intégration a évacué le spectre de la guerre du Vieux Continent. Et l’intégration européenne a, de fait, engendré la période de paix et de prospérité la plus longue que l’Europe ait connue durant des siècles.

Cette perspective, bien que tout à fait correcte, est incomplète. Il y a autant de raisons aujourd’hui qu’en 1945 de se battre pour une «union de plus en plus intégrée», et ces raisons concernent exclusivement l’avenir: aujourd’hui, l’Europe a en face d’elle une nouvelle économie mondiale, reconfigurée par la globalisation et les économies émergentes.

Il s’agit d’un monde dans lequel les économies d’échelle et les réseaux d’innovation sont plus importants que jamais. D’ici 2016 – c’est-à-dire demain – nous pouvons nous attendre à ce que le PIB de la zone euro exprimé en parité de pouvoir d’achat soit dépassé par celui de la Chine. Ensemble, les économies de la Chine et de l’Inde pourraient représenter deux fois la taille de l’économie de la zone euro. A plus long terme, l’ensemble du PIB des pays du G7 sera écrasé par la croissance rapide des principales économies émergentes.

L’Europe doit donc faire face à un nouveau paysage géopolitique, qui est en train d’être remodelé en profondeur par ces économies émergentes. Au sein de cette nouvelle constellation globale, l’intégration européenne – à la fois économique et politique – est centrale pour assurer le maintien de notre prospérité et de notre influence.

Tout comme les individus d’une société, les pays de la zone euro sont à la fois indépendants et interdépendants. La bonne gouvernance exige que les Etats membres et les institutions européennes s’acquittent de leurs responsabilités.

D’abord et avant tout, chaque pays de la zone euro doit maintenir sa maison en bon état. Cela implique des politiques économiques responsables, ainsi qu’une surveillance mutuelle rigoureuse – non seulement des politiques fiscales, mais également des mesures touchant tous les aspects de l’économie – par la Commission et les Etats membres.

Mais que peut-on faire si un Etat membre ne parvient pas à tenir ses promesses? Pour les pays qui perdent l’accès au marché, l’approche consistant à donner de l’aide contre une forte conditionnalité est justifiée. Les pays méritent qu’on leur donne l’opportunité de corriger la situation par eux-mêmes et ainsi restaurer la stabilité. Néanmoins, cette approche comporte des limites, d’où une deuxième phase envisagée pour les pays qui continuent à manquer leurs objectifs politiques. Ici, les autorités de la zone euro joueraient un rôle beaucoup plus autoritaire dans la formulation des politiques budgétaires des Etats.

Mettre en œuvre cette idée demande également d’adopter un nouveau concept de souveraineté, étant donné l’interdépendance complexe qui existe entre les pays de la zone euro. Mais, en fin de compte, il est dans l’intérêt de tous les citoyens de la zone euro que ces changements s’opèrent.

Je suis fermement convaincu que l’Europe du futur incarnera un nouveau cadre institutionnel. Quelle en sera la forme? Serait-il trop audacieux d’envisager qu’il y ait un jour un ministre des Finances de l’UE?

Tout futur Ministère des finances européen devrait surveiller les politiques fiscales ainsi que les politiques concurrentielles et, lorsque nécessaire, imposer la «deuxième phase». De plus, il se chargerait des responsabilités exécutives habituelles concernant la supervision et la régulation du secteur financier de l’UE. Enfin, le ministère représenterait la zone euro dans les institutions financières internationales.

Les événements récents n’ont fait que renforcer les arguments en faveur de cette approche. Les leaders européens sont en train de négocier un changement de Traité destiné à créer une gouvernance économique plus forte au niveau européen. Quant aux citoyens de la zone euro, eux-mêmes exigent une meilleure supervision du secteur financier. Et je sais que nos partenaires du G20 attendent des solutions de la part de l’Europe dans son ensemble et non pas des seuls Etats membres. Il est donc de plus en plus audacieux de ne pas considérer la création d’un Ministère des finances européen.

Cependant, un Ministère des finances ne représenterait qu’une des composantes du futur cadre institutionnel en Europe. Il est aisé d’imaginer que, suite à la mise en commun de plusieurs éléments de souveraineté, le Conseil européen pourrait se convertir en Sénat de l’UE, à côté du Parlement qui endosserait le rôle de Chambre basse. De même, la Commission européenne pourrait devenir l’exécutif, tandis que la Cour européenne de justice représenterait le pouvoir judiciaire.

Mes opinions sont celles, personnelles, d’un citoyen européen. Le futur de l’Europe est dans les mains de ses démocraties, dans les mains du peuple européen. Nos concitoyens décideront de la direction que l’Europe prendra. Ils sont les maîtres. Mais, quelle que soit la forme que les institutions européennes prennent, un débat public véritablement paneuropéen est essentiel.

En tant qu’Européens, nous nous identifions fortement avec nos nations, traditions et histoires. Ce sont les racines européennes. Mais nous avons également besoin d’étendre nos branches.

Nous ne devrions pas regarder en arrière. Il faut nous tourner résolument vers l’avenir – vers des opportunités d’amélioration collective et vers la possibilité pour chaque pays d’être plus fort et plus prospère dans une union qui fonctionne bien.

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