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Russie samedi 10 décembre 2011

«L’ours russe va mettre en pièces le bouclier antimissile»

Entretien avec l’ambassadeur russe à l’OTAN, Dmitri Rogozine, qui ne mâche pas ses mots à l’égard du gouvernement américain.

Les Russes tonnent et menacent de déployer à leur tour des missiles géostratégiques si les Américains ne renoncent pas à leur bouclier antimissile. Toute la semaine, les déclarations tantôt enflammées tantôt rassurantes se sont alternées. Approuvé fin 2010, l’ambitieux programme américain monte progressivement en puissance. L’objectif étant de le mettre en service à partir de 2018. Plusieurs pays proches de la Russie ont récemment approuvé que soient déployés sur leur territoire des radars ou des missiles intercepteurs. L’installation en Turquie d’un radar qui pourrait couvrir une partie du territoire russe est la goutte d’eau de trop pour Moscou, qui a menacé, en représailles, de placer de nouveaux missiles dans l’enclave de Kaliningrad. Une rhétorique qui nous ramène à la guerre froide.

Dmitri Rogozine, l’ambassadeur russe auprès de l’OTAN à Bruxelles, de passage à Genève à l’occasion d’une conférence organisée par le Centre de politique de sécurité - Genève (GCSP), a accepté de rencontrer Le Temps. Ce diplomate, un colosse affable et amène, est un personnage qui compte: très proche de Vladimir Poutine, on dit qu’il pourrait éventuellement devenir le prochain ministre de la Défense, après la présidentielle de mars prochain.

Le Temps: Etes-vous sur la voie d’un accord autour du bouclier antimissile?

Dmitri Rogozine: Nos interlocuteurs nous demandent de faire des compromis, alors que nous ne sommes pas les initiateurs du projet. Si des architectes français construisaient au milieu du lac une immense tour bleue et rouge, bardée de canons, les Genevois seraient-ils contents? En tant qu’architectes d’un projet controversé, les Américains doivent tenir compte de l’avis des pays concernés, en l’occurrence les Russes. Nous voulons de vraies réponses à nos questions, pas seulement des sourires condescendants.

– Hillary Clinton a répondu que la Russie n’était pas visée par ce bouclier, mais l’Iran.

– Quoi que nous fassions, nos voisins européens ne nous applaudissent jamais. Pas de mots gentils non plus. J’ai étudié la façon dont on nous caricature, c’est toujours la même: un ours mal léché. Nous nous sommes habitués à l’idée que Moscou était peuplée d’ours. Mais, au moins, nous ne voulons pas être pris pour des idiots. Pourquoi alors, avec mille missiles dans la Baltique, les Américains prétendent-ils qu’ils se protègent de la menace iranienne? Nos amis américains - et dans ce contexte le mot amis me fait doucement sourire - font de leur bouclier un anaconda pour étouffer l’ours russe, mais ce dernier va le mettre en pièces et le manger.

– Avez-vous commencé à déployer des missiles à Kaliningrad?

– Non, mais nous sommes prêts à le faire si les Américains ne prennent pas en compte notre point de vie.

– Quel sera l’impact de ce désaccord sur les autres dossiers de l’OTAN?

– Toute notre collaboration avec l’OTAN dépend du bouclier. Si on ne s’entend pas là, on ne s’entendra sur rien. En ce qui concerne l’Afghanistan, les Américains ne nous montrent aucun respect: ils veulent tout avoir sans rien donner. Nous voulons savoir ce qui se passera après le retrait des forces de l’OTAN en 2014. Les Américains garderont-ils des bases militaires? Et là encore, ils répondent par un sourire. Nous aidons l’OTAN à ravitailler ses troupes en autorisant le transit et le survol de notre territoire. Nous voulons être considérés comme un vrai partenaire de l’OTAN. L’échec de la politique d’éradication du pavot afghan a des conséquences en Russie où il y a 30 000 toxicomanes. Mais les Américains se contentent de sourire à nos demandes légitimes. L’ours est le plus imprévisible des animaux: on peut grimacer longtemps devant lui. A un moment, il finit par réagir.

– L’opposition syrienne sollicite la communauté internationale pour qu’elle fasse plus contre Bachar el-Assad. Une opération militaire pourrait-elle avoir le soutien de la Russie?

– Ce qui s’est passé en Libye relève
de la tragédie et du crime. Nous n’avions pas de sympathie pour Mouammar Kadhafi, mais la question n’était pas là. Pourquoi adopter une résolution et donner un mandat à l’OTAN si c’est pour violer tous les termes de cette résolution? Ils avaient promis de ne pas livrer d’armes, ils l’ont fait. Promis de ne pas intervenir au sol, ils l’ont fait. Promis de s’en tenir strictement à la protection des civils, ils ne l’ont pas fait.

– Si la communauté internationale vous donnait des gages?

– Comment faire confiance à nouveau alors qu’en Libye l’OTAN n’a pas respecté ses engagements? La Russie ne veut pas choisir entre les tyrans et Al-Qaida. Le Printemps arabe n’offre pas d’autres alternatives.

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