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Nouvelles frontières samedi 06 novembre 2010

Le prix des «terres rares»

Frédéric Koller.

Frédéric Koller.

La Chine est accusée de bloquer ses exportations de «terres rares» vers le Japon et les Etats-Unis, provoquant une explosion des cours. Pékin se défend habilement et ne viole pas les règles établies par l’OMC

Les «terres rares» rendent-elles fou? Accusée d’en bloquer l’exportation, la Chine a été qualifiée d’«hystérique» par le ministre nippon des Affaires étrangères. Puis c’était au tour de Paul Krugman, Prix Nobel d’économie, de clouer Pékin au pilori, cette «superpuissance économique voyou qui refuse d’appliquer les règles» de la liberté de commerce. Enfin, un éditorialiste chinois évoquait les méthodes de «gangster» des Etats-Unis pour imposer leurs lois au reste du monde. Même les constructeurs d’automobiles allemands s’y sont mis en jugeant «vitales» ces terres dont le grand public n’avait pourtant jamais entendu parler jusque-là – ou si peu.

Les «terres rares» sont ces métaux répertoriés de 57 à 71 sur le tableau périodique des éléments (du lanthane au lutécium) – plus le scandium et l’yttrium –, soit 17 minerais en tout. Leur champ d’utilisation est vaste: on les trouve dans les batteries de véhicules hybrides et les missiles en passant par les téléphones portables ou les écrans plasma. Le développement des énergies vertes en dépend en partie. En fait, ils ne sont pas si rares, mais très inégalement répartis. Ainsi, la Chine détiendrait 36% du total de leurs réserves, suivie des Etats-Unis (15%) et de l’Australie (5%). Mais on comprend mieux leur importance stratégique lorsqu’on précise que 95% de la production mondiale est assurée par un seul pays: la Chine. Une situation de monopole qui offre un extraordinaire moyen de pression. Et le pouvoir chinois ne s’en priverait pas.

Depuis plus d’un mois, Pékin est accusé de bloquer ses exportations de «terres rares» vers le Japon et les Etats-Unis, provoquant une explosion des cours. Tokyo soupçonne le Parti communiste d’utiliser cette mesure de rétorsion en réponse à l’arraisonnement d’un chalutier chinois dans des eaux territoriales disputées. Washington suppute que la partie chinoise jouerait avec les nerfs de ses concurrents au moment où les contentieux économiques se multiplient. Pékin nie. On peut toutefois douter qu’il se prive de ce levier pour émettre des signaux à ceux qui veulent brider son ascension.

Au-delà de ce petit jeu, il faut lire en détail l’argumentaire chinois. Il éclaire la façon dont la 2e économie voit l’avenir de la mondialisation. Tout d’abord, Pékin dit réduire ses exportations de «terres rares» depuis 2006 pour répondre aux besoins de son industrie, ses propres réserves risquant d’être épuisées d’ici vingt ans. Entre-temps, le Japon – qui absorbe un cinquième de l’offre mondiale – s’est constitué à bon compte une réserve stratégique pour les vingt prochaines années grâce à ses achats chinois. Aujourd’hui, la Chine veut en faire de même. Une décision qui force Japonais, Américains et Européens à diversifier leur approvisionnement ou à relancer leur propre production ou celle de produits de substitution. Les Etats-Unis n’ont-ils pas fermé leurs mines il y a quelques années car elles étaient trop polluantes et trop chères face à la concurrence chinoise? Désormais, rétorque Pékin, il lui faudra reprendre cette activité sur son sol, même s’il lui en coûtera plus cher.

Deuxième argument, l’industrie chinoise doit monter en gamme et transformer ses ressources minérales plutôt que les exporter comme un pays pauvre. L’ère du pillage à bon prix au bénéfice des pays riches (et des élites chinoises) est terminée. Mieux, les quotas d’exportation sont justifiés par la nécessité d’améliorer les conditions de travail et la protection de l’environnement. Pékin reprend à son compte l’argumentaire des syndicats internationaux ou des ONG – jusqu’ici accusés d’être l’instrument de politiques protectionnistes – pour limiter le laisser-faire. C’est nouveau dans un pays qui avait attiré les investisseurs avec une main-d’œuvre docile et un droit de polluer. Et pour ceux qui s’émeuvent des entraves à la liberté de commerce, Pékin rappelle que de telles restrictions aux exportations – c’est le dernier point – sont en parfaite conformité avec l’OMC. C’est ce que vient de reconnaître son directeur général, Pascal Lamy, en expliquant que «les règles à ce sujet sont très superficielles». Conclusion: le prix des «terres rares» devrait enfin refléter leur rareté.

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