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le choc des empires samedi 14 avril 2012

«La pièce cruciale de l’échiquier, c’est le cheval»

Dans un livre monumental, l’historien britannique Dominic Lieven réhabilite le génie militaire russe, longtemps sous-estimé

Professeur d’histoire à la London School of Economics, membre associé de la British Academy et spécialiste d’histoire russe, Dominic Lieven brosse un prodigieux panorama de la guerre russo-napoléonienne avec une perspective originale: le point de vue diplomatique, militaire et géopolitique russe. On trouve notamment dans cette somme, fruit de quatre ans de recherches, les laborieux préparatifs de guerre face à une armée réputée inexpugnable, l’extraordinaire sens stratégique d’Alexandre Ier et sa vision européenne, des portraits fouillés d’une multitude d’acteurs du conflit et, enfin, au-dessus des plaines sanglantes, la compétition des empires, où l’appétit de l’Angleterre fait relativiser celui de Napoléon.

Dominic Lieven voit grand, mais son écriture est totalement dénuée de cette pompe qui peut affecter les historiens dits positivistes. On peut entrer dans son livre sans rien connaître du sujet et l’on en ressort informé jusque dans les moindres détails, habité et nourri par des réflexions stimulantes sur le pouvoir, la guerre et la realpolitik qui n’ont pas pris une ride en 200 ans.

Samedi Culturel: D’où vous vient cette passion pour cet épisode?

Dominic Lieven: Difficile de vous répondre. Vous savez, j’ai écrit des livres sur l’histoire russe moderne et sur des sujets comparatifs. Mon dernier livre traitait des empires. La campagne de 1812, la résistance russe m’ont toujours intéressé. Mais il me semblait qu’on racontait l’histoire de manière peu objective. Le tableau d’ensemble n’était pas droit.

Qu’y avait-il de tronqué?

Il existe une longue tradition historiographique, principalement autour de la campagne de 1812. Les Français écrivaient une histoire autocentrée, les Britanniques et les Allemands aussi. De mon côté, je me suis intéressé ici à l’histoire vue du côté russe, qu’on connaît très peu en Occident. Certes, il y a beaucoup de littérature sur la question en Russie. Mais les meilleurs d’entre eux ont été écrits il y a 150 ans!

Les historiens russes sont-ils plus objectifs sur la question?

Pas forcément. En Russie, la tradition mémorielle de la «Première Guerre patriotique» vient en grande partie de Tolstoï. Il a fondé un mythe en faisant du patriotisme russe le facteur principal de l’union nationale contre l’envahisseur, qui s’incarnait dans la figure du maréchal Koutouzov. L’organisation de cette armée multiethnique, commandée le plus souvent par des officiers aux noms baltes ou allemands – prenez Levin von Bennigsen, Peter von Wittgenstein, Christoph von Lieven, Fabian von der Osten-Sacken, parmi tant d’autres – ne l’intéressait guère. Les Soviétiques ont eux-mêmes pris à leur compte la vision tolstoïenne et l’ont encore plus déformée.

Comment redresser le tableau?

Déjà, il faut prendre en compte la totalité de la guerre. Elle commence avec les accords de Tilsit en 1807, qui contraignent la Russie à participer au blocus continental de Napoléon. Elle s’achève en 1814 avec les troupes du tsar à Paris et la destitution de l’empereur. Il faut voir aussi la dimension géopolitique: l’Angleterre est en train de bâtir un empire puissant, notamment en Inde. Napoléon tente désespérément de construire le sien en Europe même, ce qui est beaucoup plus difficile, mais c’est la seule possibilité qu’il a de concurrencer les Britanniques. En fait, c’est l’histoire d’une guerre entre la France et l’Angleterre, mais dans laquelle la Russie va jouer un rôle capital.

La Russie, qui est un autre empire, a aussi ses intérêts propres…

A cette époque, l’expansionnisme russe est davantage tourné vers l’Empire ottoman et les Balkans. Mais le jeune Alexandre Ier, bien informé par ses espions des intentions belliqueuses de Napoléon, a su faire preuve d’un grand courage, d’abord en se préparant à un conflit qui s’annonçait désespéré, en convaincant la population de participer à l’effort de guerre, en appuyant le principe de la retraite stratégique jusque dans les plaines russes, enfin en poursuivant l’occupant en déroute jusque chez lui, avec l’aide des Prussiens et des Autrichiens.

On connaît très bien la campagne de 1812, mais peu celles de 1813 et 1814. Pourquoi?

Parce qu’elles sont totalement investies par les mythes nationaux! 1813, l’année où Napoléon est vaincu à Leipzig, «appartient» totalement au nationalisme allemand, qui y voit la bataille de libération nationale. L’année 1814, vue de France, est celle de la chute de l’empereur, au point que la coalition menée par les Russes est occultée. Il faut dire que les Russes eux-mêmes se sont peu intéressés à ces événements. Or, en tirant le fil rouge russe, on peut restituer la dimension européenne du conflit, dont Borodino et la Bérézina ne sont que des fragments.

Comment l’armée russe a-t-elle été perçue à Paris en 1814?

Beaucoup d’observateurs ont noté la tenue impeccable de l’armée lors de la prise de Paris. Mais n’oublions pas que seule la garde de l’empereur a pu entrer dans la ville pour la parade… Le tsar a en fait organisé une belle opération de relations publiques! De façon générale, hormis les troupes irrégulières cosaques, qui n’étaient pas tenues de respecter tous les codes militaires, les troupes russes se sont montrées disciplinées.

Vous insistez beaucoup sur la vaillance de l’armée russe et l’intelligence de ses généraux. A-t-on surestimé jusqu’ici le rôle du «général hiver» dans la campagne de 1812?

Tout à fait! D’abord, Alexandre Ier, celui qu’on disait efféminé et faible en 1807, a montré une pugnacité et une vision politique remarquables. Quant au héros de 1812, c’est à n’en point douter Barclay de Tolly, à qui l’on doit la retraite stratégique. Un choix très risqué: généralement, une armée qui recule est vouée à l’anéantissement. Non seulement Barclay réussit, mais, conspué par ses pairs, il se retrouve accusé de trahison et doit céder sa place à Koutouzov.

Mais comment a-t-il réussi cette retraite?

Grâce aux chevaux! Petits et qualifiés de laids, les chevaux russes sont très résistants et servent tant aux attaques furtives – l’apport des cosaques fut déterminant – qu’au ravitaillement. Napoléon, lui, perd presque toute sa cavalerie dès son séjour à Moscou, par manque de ravitaillement: le cheval a besoin d’une importante ration quotidienne. En fait, à cette époque, un cheval équivaut à un tank, un chasseur-bombardier, une jeep blindée tout à la fois. Il compte plus que l’homme dans la conduite de la guerre, car il est beaucoup plus difficile à remplacer.

Vous donnez un grand nombre de descriptions de batailles. Quelle est votre méthode?

Eh bien, je n’ai tout simplement aucune compréhension du déroulement des batailles! Donc je dois reprendre tout depuis le début et m’expliquer les choses dans des termes très simples. Pour ce livre, je me suis rendu sur tous les champs de bataille: Borodino, Smolensk, Leipzig…

Ecrire de l’histoire militaire aujourd’hui, n’est-ce pas mal vu par la communauté historienne?

C’est vrai, je suis totalement démodé! Ayant fait mon chemin, cela ne me pose aucun problème. Mais hélas un jeune chercheur qui voudrait se lancer dans ce créneau verra toutes les portes se fermer devant lui. Toutefois, j’ai cherché à dépasser l’histoire militaire par des aspects plus larges. Je conçois toute l’importance de l’histoire sociale et culturelle, mais vous savez, le pouvoir, c’est important. Et je regrette beaucoup que la mode académique actuelle néglige les réalités du pouvoir, c’est une énorme erreur.


Dominic Lieven, La Russie contre Napoléon. La bataille pour l’Europe (1807-1814), traduit de l’anglais par Antonina Roubichou-Stretz, Editions des Syrtes, 602 p.

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