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Justice mardi 27 janvier 2009

Le chef d’une armée d’enfants en jugement

L’accusé Thomas Lubanga Dyilo avant l’ouverture de l’audience. (Keystone)

L’accusé Thomas Lubanga Dyilo avant l’ouverture de l’audience. (Keystone)

Le premier procès de la Cour pénale internationale s’est ouvert à La Haye. L’accusé, Thomas Lubanga Dyilo, un ancien chef milicien congolais, plaide non coupable

On les appelait les kadogos. En swahili, cela signifie les très petits, les minuscules. Une manière de désigner ces enfants contraints à se battre dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Le destin de ces jeunes de moins de 15 ans, qui ont vécu et infligé les pires horreurs, est au cœur du premier procès qui s’est ouvert lundi, à La Haye, devant la Chambre de première instance de la Cour pénale internationale (CPI). Sur le banc des accusés, Thomas Lubanga Dyilo, ex-chef milicien actif en Ituri, a troqué sa tenue militaire pour un complet sombre et une cravate rouge. Concentré, ce dernier a écouté le procureur Luis Moreno Ocampo faire la synthèse accablante d’un dossier qu’il souhaite exemplaire.

Souffrances

«Aucun document ne pourra faire entendre les pleurs de ces enfants enlevés sur le chemin de l’école, ni les cris de leurs frères ou de leurs amis fauchés par des balles», dira Me Hervé Diakese, l’un des conseils des 93 victimes admises – c’est un tournant dans l’histoire de la justice pénale internationale – à participer au procès et à demander réparation. Et pourtant, cette souffrance était presque perceptible à l’écoute de la déclaration liminaire de l’accusation et le sera encore plus lors des témoignages annoncés de neuf enfants-soldats qui feront le voyage des Pays-Bas pour raconter les traumatismes subis.

Aux yeux du procureur, Thomas Lubanga a enlevé, recruté, entraîné et utilisé des centaines d’enfants pour tuer, piller et voler. Ces jeunes ne pourront jamais oublier la terreur qu’ils ont infligée et ressentie, ni le son de leur mitraillette. Et Luis Moreno Ocampo de citer la déclaration d’un de ces petits soldats: «Plus je tirais, plus j’avais mal aux oreilles.» Ces témoins-victimes viendront raconter comment ils ont été emmenés de force dans des camps d’entraînement où les plus récalcitrants se faisaient passer à tabac et ceux qui tentaient de fuir se faisaient tuer pour servir d’exemple. Les filles, plus rarement envoyées au front, étaient violées et contraintes à des tâches ménagères.

Peine très sévère demandée

Pour démontrer que les milices de l’accusé étaient bien des «armées d’enfants», le procureur entend produire quelque 1671 documents et faire citer 34 témoins, dont 19 font l’objet de mesures de protection. Des experts, chargés de déterminer l’âge de ces recrues ou d’attester des ravages de cet enrôlement imposé, viendront également à la barre.

Lors de cette première audience, l’accusation a diffusé des vidéos qui montrent Thomas Lubanga à Bunia, le chef-lieu de l’Ituri, entouré de tout jeunes gardes du corps. On le voit aussi, dans un camp d’entraînement, s’adresser à des enfants en uniforme. Derrière lui se tient Bosco Ntaganda, dit «Terminator», son ancien bras droit, recherché par la CPI et désormais actif dans le Nord-Kivu, plus au sud.

Lundi déjà, Luis Moreno Ocampo a annoncé la couleur. Il entend, si la culpabilité de l’accusé est retenue, demander une peine très sévère, proche du maximum, contre celui qui a «volé l’enfance et affecté toute une génération». Le Statut de Rome prévoit une peine maximale de 30 ans ou la perpétuité si l’extrême gravité et la situation personnelle du condamné le justifient. Un statut qui place aussi la victime au cœur du procès pénal.

Huit représentants légaux ont ainsi pris successivement la parole au nom de ces enfants, de leurs parents, d’un directeur d’école malmené et dont l’établissement a été détruit parce qu’il s’opposait à la conscription de ses élèves. Autant de personnes qui ont pris d’énormes risques en participant à cette procédure. Certains ont dû être réinstallés ailleurs pour éviter les représailles. «Aujourd’hui est un jour d’espoir pour la CPI, pour ces milliers de victimes d’un conflit sans fin, pour ces enfants qui sont encore dans la brousse, un fusil comme seul compagnon et du chanvre pour se consoler», a relevé Me Luc Walleyn. «Les victimes attendent que la vérité soit dite. Ce ne sont pas vos ennemis, ces kadogos appartiennent à votre peuple», a-t-il ajouté en s’adressant à l’accusé. La meilleure réparation, a poursuivi l’avocat, «serait que vous, vous qui étiez leur papa Lubanga, reconnaissiez vos crimes».

Interrogé en début d’audience par le très pointilleux président, le juge britannique Adrian Fulford, l’accusé a fait savoir, par la voix de ses avocats, qu’il plaidait à ce stade non coupable. La parole sera donnée ce mardi à ses défenseurs.

Les débats peuvent être suivis
sur le site de la CPI:
http:/livestream.xs4all.nl/icc2.asx

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