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opinions lundi 23 mai 2011

Le plus grand chef spirituel de l’Iran n’est pas celui qu’on croit

Melody Moezzi

Jalal ad-Din, le maître soufi du XIIIe siècle, inspire plus que jamais le peuple iranien. Et ses vers prennent tout leur sens aujourd’hui. Par Melody Moezzi

Le «chef spirituel» officiellement reconnu de l’Iran aujourd’hui est peut-être l’ayatollah Ali Khamenei, mais pendant les centaines d’années qui ont précédé l’institution actuelle des mollahs et des ayatollahs, les Iraniens, toutes confréries confondues, s’étaient tournés vers un autre chef spirituel: Jalal ad-Din Rumi. Si ce poète soufi persan du XIIIe siècle est connu dans beaucoup de pays occidentaux sous le nom de «Rumi», il est désigné plus affectueusement en Iran sous le titre de Mowlaana ou Maître. Pour les Iraniens, c’est un guide spirituel et un gourou dont le verbe est d’une autorité morale inégalée.

Plus de 700 ans après sa mort, il est presque impossible de passer une journée à marcher dans une ville, une banlieue ou un village iranien sans que ses mots ne fassent écho. Ses paroles vivent encore dans le langage de tous les jours. Quelle que soit la condition sociale, la religion ou la profession, il n’est pas d’individu en Iran qui ne connaisse au moins quelques poèmes de Rumi par cœur. Ils sont enseignés dans les salles de classe et constituent une partie essentielle du programme de base

Mieux, ils sont appris dans les maisons, les cafés, les bazars, les jardins publics et les lieux de culte. Aucun lieu n’est exempt de l’influence de ce poète.

Et il n’y a pas meilleur moyen de comprendre cette influence que les propres vers de Rumi, bien qu’ils se prêtent souvent mal à toute traduction facile. Pourtant, les anglophones disposent de merveilleuses ressources pour comprendre Rumi (et l’Iran) à travers les traductions de Coleman Barks, dont les suivantes (retraduites en français :

Ce jour comme tous les autres, nous émergeons vides et apeurés. Trêve de lectures et d’études, Joue de la cymbale. Que la beauté volupté soit de nos actes habitée. Il est mille et une manières folles de rendre grâce et de baiser le sol.

Comprenez ce poème, et vous comprendrez l’âme de l’Iran, et pas seulement le rôle de la religion ou du dogme, mais également le rôle spirituel de la foi, de l’amour et de la beauté.

Si l’Iran est un pays à majorité musulmane dont le chiisme est la religion d’Etat, il ne s’identifie pas pour autant à l’islam. Au contraire, il s’identifie à ses peuples, qui sont musulmans, juifs, bahaïs, chrétiens, agnostiques et athées. L’Iran est le berceau de deux des grandes religions du monde: le zoroastrisme et le bahaïsme. Il est le foyer de millions de musulmans, mais abrite également la plus importante population juive de tous les pays à majorité musulmane. Ainsi, les Iraniens sont parfaitement conscients qu’il existe au moins «mille et une façons de s’agenouiller et de baiser la terre».

Néanmoins, le régime iranien reste intraitable dans son identification à la façon dont il interprète l’islam, et en tant que tel, il a joué un rôle important dans le façonnement de l’opinion du peuple iranien de l’islam et de la religion en général. En raison de l’utilisation pernicieuse de l’islam par le régime à des fins politiques, de nombreux iraniens ont perdu tout enthousiasme vis-à-vis de la religion, en particulier les jeunes, qui représentent la grande majorité de la population.

Jeunes Iraniens, nous avons connu la persécution des bahaïs et des juifs par le gouvernement et son manquement au devoir d’assurer aux femmes l’égalité des droits, et nous nous rendons compte du fait que ce régime a oublié ses racines. Il a oublié les paroles du grand Maître, le Mowlaana. Au lieu de «jouer de la cymbale» pour lutter contre la peur, le désespoir et le vide qui ont fini de consumer tant de jeunes iraniens (notamment depuis les élections de 2009), les dirigeants iraniens ont joué des matraques, des balles et des gaz lacrymogènes. Par conséquent, les populations n’ont cessé de se détourner de toute religion organisée, en particulier de l’islam, parce qu’ils ont vu la façon dont le régime exploite leur foi pour opprimer les masses et réprimer toute dissidence.

Néanmoins, il existe une unité spirituelle dans cette répugnance collective croissante vis-à-vis de la religion; elle nous encourage à nous unir en Iraniens de tous les horizons et de toutes les croyances autour des enseignements spirituels et universels les plus fondamentaux exprimés si brillamment par Rumi et d’autres poètes soufis: l’idée que la musique, l’art, la poésie et, surtout, l’amour constituent nos plus importantes ressources spirituelles. En Iran, ces ressources sont plus abondantes que le pétrole, le safran et la pistache réunis. Et elles représentent la foi la plus véritable des masses.

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