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l’avis de l’expert mardi 18 janvier 2011

Le Grand bond en avant, un cauchemar absolu

Frank Dikkoter

Selon le professeur Frank Dikkoter, qui a enquêté dans les archives du Parti communiste chinois, le bilan de la famine qui a suivi la campagne de Mao est encore bien pire que celui établi par les démographes. 45 millions de personnes auraient péri, et Mao n’en ignorait rien

La pire catastrophe de l’histoire chinoise, et l’une des pires de l’histoire tout court a été la grande famine qui a duré de 1958 à 1962. Jusqu’ici, le Parti communiste avait à peine reconnu que celle-ci a été la conséquence de l’incorporation des villageois dans des communes populaires, l’une des mesures du «Grand Bond en avant» lancé par Mao Zedong en 1958.

Le Parti essaie encore de minimiser ce lien, généralement en attribuant la famine aux conditions météorologiques. Pourtant, les archives nationales et locales du parti lui-même renferment des procès-verbaux détaillés de l’horreur. L’accès à de telles données aurait été impensable il y a dix ans encore, mais une révolution tranquille a eu lieu ces dernières années: de vastes fonds de documents ont progressivement été déclassifiés. Les informations les plus sensibles restent secrètes, mais les chercheurs ont le droit de fouiller dans la nuit profonde de l’ère maoïste.

De 2005 à 2009, j’ai examiné des centaines de documents dans toute la Chine, lors d’un voyage qui m’a conduit de la province subtropicale du Guangdong à celle, aride, du Gansu, tout près des déserts de la Mongolie intérieure. J’ai généralement trouvé ce matériel dans les locaux régionaux du parti, étroitement gardés par des soldats. Ceux-ci renferment d’énormes quantités de papiers poussiéreux et jaunis réunis dans des cartons, allant d’une feuille volante griffonnée par un secrétaire du parti il y a de cela des décennies aux procès-verbaux soigneusement tapés à la machine de réunions secrètes des dirigeants.

Les historiens savent depuis un certain temps que le Grand Bond en avant a provoqué l’une des pires famines de l’histoire mondiale. Sur la base des données de recensement officiel, les démographes ont estimé le nombre de victimes entre 20 et 30 millions de victimes. Mais dans les archives que j’ai consultées, que ce soient les minutes de réunions d’urgence, de rapports de police secrets ou d’enquêtes de sécurité publique, il y a abondance de preuves que la catastrophe a été sous-estimée. Les documents que j’ai étudiés suggèrent qu’en tout, le Grand Bond en avant a provoqué la mort de 45 millions de personnes.

Parmi elles, deux à trois millions de victimes ont été torturées à mort ou sommairement exécutées, souvent pour d’infimes infractions. Les personnes accusées de ne pas travailler assez dur étaient battues ou pendues. Parfois, elles étaient attachées et jetées dans des étangs. Les mutilations et l’obligation de manger des excréments figuraient également au nombre des punitions infligées pour les moindres violations des ordres.

Un rapport daté du 30 novembre 1960 qui a circulé parmi les plus hauts dirigeants – et que Mao a probablement également lu – raconte comment un homme du nom de Wang Ziyou s’est fait couper les oreilles, entraver les jambes avec du fil de fer et accabler sous le poids d’une pierre de 10 kilos posée sur son dos avant d’être marqué par un tison. Son crime: il avait déterré une pomme de terre.

Alors qu’un garçon avait volé un peu de grain dans un village du Hunan, le chef local, Xiong Dechang, a forcé son père à l’enterrer vivant sur-le-champ. Le rapport de l’équipe d’enquête envoyée par les autorités provinciales en 1969 pour interroger les survivants de la famine indique que l’homme est mort de chagrin trois semaines plus tard.

La privation de nourriture était la punition de premier recours. Comme l’indiquent de très nombreux documents, les aliments étaient distribués parcimonieusement en fonction du mérite et utilisés pour forcer les gens à obéir au régime. Un inspecteur du Sichuan a écrit que «les membres de la commune trop malades pour travailler sont privés de nourriture pour hâter leur mort».

Au fur et à mesure que le désastre s’aggravait, les gens étaient obligés de recourir à des actes inimaginables auparavant, pour survivre. Les rapports sociaux s’étant délités, les gens se maltraitaient les uns les autres, se volaient et s’empoisonnaient. Parfois, ils allaient jusqu’au cannibalisme. Un rapport de police daté du 25 février 1960 détaille quelque 50 cas dans le village de Yaohejia (province de Gansu). On peut y lire par exemple: «Nom du coupable: Yang Zhongsheng. Nom de la victime: Yang Ecshun. Relation avec le coupable: petit frère. Type de crime: tuer et manger. Mobile: subsistance.»

Le terme de «famine» tend à renforcer le point de vue largement répandu que les morts ont été provoquées par des programmes économiques mal pensés et mal exécutés. Mais les archives montrent que la contrainte, la terreur et la violence étaient à la base du Grand Bond en avant.

Mao a reçu de nombreux rapports sur ce qui se passait dans les campagnes, dont certains ont été écrits à la main. Il était au courant de l’horreur qui y régnait, mais exigeait qu’on renforçât les moyens mis en place pour produire davantage de nourriture.

Lors d’une réunion secrète à Shanghai
le 25 mars 1959, il a donné l’ordre au Parti de fournir jusqu’à un tiers des céréales disponibles, soit bien davantage qu’auparavant. Le procès-verbal de cette réunion révèle un président insensible aux pertes humaines: «Quand il n’y a pas assez de nourriture, les gens meurent de faim. Il est préférable de laisser mourir la moitié d’entre eux pour que l’autre moitié mange à sa faim.»

La Grande famine de Mao n’a pas seulement été un épisode de la construction de la Chine moderne. Elle a été un tournant. La Révolution culturelle qui s’ensuivit a été une tentative du leader pour se venger de ses collègues qui avaient osé s’opposer à lui durant le Grand Bond en avant.

Pour l’heure, peu d’informations circulent sur ce noir passé à l’intérieur de la Chine. Les historiens qui sont autorisés à travailler dans les archives du Parti tendent à publier leurs découvertes à Hongkong.

Pour honorer les dizaines de millions de victimes, il n’y a pas de musée, pas de monument, pas de journée commémorative. Les survivants, vivant pour la plupart à la campagne, emportent trop souvent leurs souvenirs dans leur tombe.


Traduction-adaptation: Xavier Pellegrini/Textes.ch

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