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Reportage samedi 15 mai 2010

«En Suisse, tu choures comme tu veux»

Un policier de l’Unité territoriale de quartier (Uteq) surveille le quartier du Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin. (AFP)

Un policier de l’Unité territoriale de quartier (Uteq) surveille le quartier du Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin. (AFP)

La mort du jeune voleur de voiture, abattu le 18 avril par un policier suisse dans un tunnel fribourgeois, révèle l’ampleur de la culture criminelle à l’œuvre dans les banlieues lyonnaises. Au Mas du Taureau, rencontre avec des jeunes pour qui le vol de grosses cylindrées relève de la «frime» plus que du crime

Lyes, Nabil et Ousmane rigolent en se passant un journal qu’un copain de la cité a ramené de La Guillotière, un quartier du centre de Lyon. Lyes raconte: «Il y a un reportage sur les keufs [policiers, ndlr] de Vaulx, ils ont appelé certaines rues «rue des œufs, rue des pommes et rue des kiwis» selon ce qu’ils reçoivent sur la tête quand ils patrouillent.» Les trois garçons se tapent sur les cuisses. Avenue Maurice-Thorez à Vaulx-en-Velin, banlieue de 45 000 habitants de l’est lyonnais, ils sont là comme souvent en début d’après-midi, à ne pas trop savoir que faire. Tout à côté, plutôt décatie, se trouve la piscine Jean Gelet, promise, paraît-il, à la démolition. «Ils veulent construire à la place un aquaparc avec trois bassins, dit Lyes. Mais ce sont des promesses. C’est comme la mosquée Okba de la place Jacques-Duclos, ça fait dix ans qu’on l’attend. Allez voir, il y a les plans sur un container. Mais le container, c’est ça notre mosquée.»

Silence et regards alentour. En venir alors doucement aux faits. Leur parler de Sébastien et Daniel Casser, les jumeaux du Mas du Taureau, le nom de la cité. Sébastien a été abattu d’une balle entre les yeux par un policier vaudois le 18 avril sur l’A1. Daniel a été placé en détention préventive à Fribourg. Tous deux ont été impliqués avec d’autres dans une affaire de vol de voitures, en Suisse, des grosses berlines. Le drame s’est joué sur le coup de 3h du matin dans le tunnel de Sévaz (FR). Le bolide haut de gamme dans lequel Sébastien occupait la place de passager a essuyé à un barrage sept coups de feu dont un mortel. Une vie qui s’arrête, à 18 ans. Moins d’un mois plus tard, on parle encore beaucoup de l’affaire au Mas du Taureau. Des graffitis réclament vengeance. Lyes, Nabil et Ousmane connaissaient les jumeaux. Ils ont grandi ensemble, étaient voisins dans ces rues labyrinthiques qui bordent la MJC (Maison de la jeunesse et de la culture). Nabil: «Umut [l’autre nom de Sébastien] était réglo, il était maçon dans la boîte de son père, il aidait les vieilles à monter leurs commissions. Ramener des voitures? Tout le monde fait ça, ce n’est pas un crime, on ne verse pas de sang, c’est de la frime. Plus la voiture est nickel, plus tu vas la chercher loin et plus tu gagnes le respect. La Suisse, c’est le supermarché Casino, tu choures comme tu veux.» Ousmane coupe: «Mais ça change, le flic a snipé Umut avec son kalach, c’est un meurtre, les Suisses ont fait passer un message.»

D’origine kurde, les parents de Sébastien et Daniel n’ouvrent plus leur porte aux journalistes suisses, accusés d’avoir publié des articles «mensongers» sur de multiples infractions commises par leurs fils à Lyon et déjà en Suisse entre 2006 et 2009. L’avocat Bertrand Sayn, qui défend la famille Casser, précise: «On parle de quatorze faits préalables, il y en a en fait beaucoup moins, et ce ne sont pas des affaires criminelles. Votre presse a présenté le défunt comme un ennemi de la Suisse, mais la réalité est tout autre: sept balles ont été tirées froidement sur des voleurs de voiture qui n’étaient pas armés.» Partout à Vaulx-en-Velin, on semble minimiser les faits et on dénonce avant tout la mort d’un gosse. Mustapha Kaouah, un travailleur social, pense lui aussi que la police suisse a délibérément tiré «parce qu’elle en avait marre d’être bananée par des gamins en Porsche».

«Une voiture vaut-elle plus qu’une vie humaine?» demande Saïd Kebbouche, figure locale du militantisme associatif. Lui ainsi que beaucoup d’autres ont beaucoup agi afin que l’image de «banlieue chaude» qui colle à la ville change. Vaulx-en-Velin n’a, de fait, plus grand-chose à voir avec ce qu’elle fut en 1990, année d’émeutes suite à la mort d’un gamin handicapé heurté par une voiture de police. Le Mas du Taureau avait pris feu pendant plusieurs jours et nuits. Aujourd’hui, Vaulx est presque citée en exemple. Saïd Kebbouche, légèrement ironique: «Ça va mieux depuis dix ans, la commune est devenue un laboratoire de la politique nationale de la ville. Lorsqu’un nouveau plan est lancé, il est présenté ici, nous sommes un territoire d’expérimentation.» Théâtre, commerces, administrations, espaces verts, réhabilitation des barres d’immeuble, ligne rutilante de trolleybus, terrasses pleines le midi, retour progressif des classes moyennes, la ville est en voie de «déghettoïsation» et la nouvelle directrice de la MJC, qui arrive tout droit de la douce et nantie région avignonnaise, avoue qu’elle se sent «plus en sécurité ici qu’à Cavaillon». Un leurre sans doute. Car la ville, dirigée par le communiste Bernard Genin, affiche des indicateurs très bas. Un jeune sur quatre sans activité, 70% de sans-diplôme, 44% des moins de 18 ans vivent sous le seuil de pauvreté. Des vies précaires améliorées par les activités parallèles, à savoir les trafics en tout genre et en premier lieu celui des stupéfiants.

«Si le quartier est calme, c’est parce que les caïds ont imposé la paix», avance le journaliste d’investigation Jérôme Pierrat, auteur de l’ouvrage La Mafia des Cités (Editions Denoël): «Ils ont compris, poursuit-il, que les émeutes à la «con», ça ne rapporte rien. On ne peut pas faire de business avec des cars de police stationnés en bas des immeubles. Regardez la carte des émeutes de 2005, pas un scooter n’a brûlé à Vaulx car ça travaille, et à 90% dans les stupéfiants.»

Au Mas du Taureau, il se raconte que Sébastien Casser est allé chercher des berlines en Suisse pour son propre compte, pour imposer le respect et parce que, ajoute un concierge, «il était petit de taille et qu’il se sentait happé par les regards du quartier». Policiers et journalistes ne valident pas cette version. «A 99% des cas, c’est de la commande, affirme Jérôme Pierrat. Les réseaux sous-traitent aux petits délinquants des banlieues. Contre 2500 euros [3500 francs, ndlr], ils doivent aller chercher un 4x4 pour un casse de banque, selon la technique de la voiture-bélier, ou un bolide pour les fameux «go-fast», ces raids sur autoroute pour acheminer le plus vite possible une cargaison de drogue.»

Une affaire de ce type est jugée en correctionnelle en ce moment au Tribunal de Lyon. Une figure de la pègre locale dirigeait une véritable multinationale du «shit» et aurait empoché plus de 1 million d’euros de bénéfice au cours de neuf voyages en Espagne. Un véritable réseau de «go-fast» fonctionnait entre Barcelone et Lyon. «Toutes les semaines, il y a des affaires de ce genre. Le hasch ici, c’est du non-stop, donc il faut des bolides», souligne Richard Schittly, de la rubrique judiciaire du quotidien lyonnais Le Progrès. La cité rhodanienne recenserait 100 000 boxes (garages) où les voitures de luxe auraient droit en toute discrétion à un lifting (appelé aussi doublette).

La région a connu par ailleurs ces cinq derniers mois une vague de braquages de bijouteries. Douze exactement. Du jamais-vu à Lyon. Ce n’est sans doute pas un hasard, mais la région genevoise a elle-même subi pendant la même période de pareilles attaques. La Banque Migros de Plan-les-Ouates a ainsi été attaquée à deux reprises en moins d’un mois à la voiture-bélier, puis à l’explosif. «Les méthodes sont de plus en plus violentes et les braqueurs sont désormais solidement armés», observe Richard Schittly.

Policier depuis trente ans, Jean-Paul Borrelly, à la tête du syndicat de police Alliance de Lyon, est étonné que les Suisses semblent découvrir ce «marché» de la voiture sur leur territoire. «Cela existe depuis quinze années, les trafics sont incessants. La Suisse vue d’ici, c’est le miroir aux alouettes, ça brille. En une heure, les courses peuvent être faites d’autant que vos frontières sont devenues, pardon, un vrai gruyère», avance le fonctionnaire. Qui regrette presque l’époque des années 1970-1980, celle du Gang des Lyonnais, du P’tit Jeannot, du Gitan de Décines, de Joanny Chavel, de Nick le Grec, du hold-up de la poste centrale de Strasbourg ou casse du siècle. «Un code de l’honneur était respecté. Maintenant les voyous terrorisent jusqu’à leur domicile des bijoutiers et traumatisent leurs bambins. Il n’y a plus de hiérarchisation, on recherche la suprématie», déplore le policier.

Saïd Kabbouche, l’éducateur du Mas du Taureau, conclut: «Nos jeunes vivent dans un monde virtuel, ils se croient invincibles, ils meurent et ressuscitent.» Sauf que Sébastien Casser, lui, ne ressuscitera pas.

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