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Suisse-Europe Express jeudi 15 mars 2012

Les bilatérales, une affaire de personnes

Eveline Widmer-Schlumpf et Didier Burkhalter seront à Bruxelles le 20 mars pour rencontrer les principaux responsables communautaires. L’un et l’autre sont quasiment inconnus auprès des institutions européennes. Une page se tourne

«Il ne faut pas exagérer. Les relations entre la Suisse et l’Union européenne ne peuvent pas dépendre d’une personne, ou de liens personnels.» Ce commentaire d’un responsable communautaire, rencontré avant la visite que doivent effectuer à Bruxelles le 20 mars Eveline Widmer-Schlumpf et Didier Burkhalter, est logique. La réalité, pourtant, est un peu plus subtile.

Micheline Calmy-Rey, à la tête du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) durant dix ans, avait naturellement tissé des liens avec ses interlocuteurs à Bruxelles. Javier Solana, l’ancien haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, était presque un complice. Une proximité genevoise rapprochait aussi l’ancienne cheffe de la diplomatie de José Manuel Barroso, le président de la Commission qui fut quelques années étudiant, puis assistant à l’Université de Genève. Leur dernière rencontre, à la mi-octobre 2011, se déroula d’ailleurs autour d’un déjeuner privé organisé par l’universitaire Dusan Sidjanski, «mentor» genevois de l’ancien premier ministre portugais et homme des coulisses bilatérales depuis de nombreuses années.

L’on pourrait aussi citer d’autres liens désormais distendus. Viviane Reding, l’actuelle vice-présidente luxembourgeoise de la Commission en charge des droits des citoyens, garde ses habitudes à Crans-Montana où elle réunit chaque année, autour de l’avocat suisse basé à Bruxelles Jean Russotto, un groupe d’amis dont Pascal Couchepin. Problème: la plupart des membres de ce cercle valaisan n’ont guère d’affinités autres que professionnelles avec les actuels conseillers fédéraux. «Il n’y a plus de «terreau européen à Berne», déplore un universitaire helvétique. Une remarque à nuancer il est vrai, vu les progrès bilatéraux très relatifs accomplis sous le mandat de Micheline Calmy-Rey. Les tournus, rappellent les experts, font partie de la vie politique et diplomatique et réservent d’ailleurs parfois des surprises inattendues.

A quoi ressemble donc 2012, du côté des personnes impliquées dans ces relations compliquées entre la Confédération et l’Union européenne? En bref, deux conseillers fédéraux sur sept sont connus à Bruxelles. La première est Doris Leuthard, qui ne rate pas une occasion de rencontrer le commissaire allemand chargé de l’Energie Gunther Oettinger dont elle a le soutien pour avancer dans les négociations sur l’intégration de la Suisse au marché européen de l’électricité. La seconde est Simonetta Sommaruga, présente à presque tous les conseils Justice-Affaires intérieures au titre de l’espace Schengen. Au-delà? Néant.

Le ministre de la Défense, Uli Maurer, évite carrément Bruxelles où il ne veut pas être vu, ni à l’OTAN, ni dans les instances communautaires chargées de la Défense. Il ne sera ainsi pas présent à la signature, vendredi 16, de l’accord entre la Confédération et l’Agence européenne de défense. Johan Schneider-Amman, venu une seule fois en août 2010 pour parapher l’accord sur les appellations d’origine contrôlées (AOC), est tout aussi absent. Alain Berset, dernier élu de l’exécutif, n’a pas encore fait le déplacement.

Quid, enfin, d’Eveline Widmer-Schlumpf et de Didier Burkhalter? Leur image, pour l’heure, est pour le moins rugueuse. La première, qui devait venir en décembre rencontrer le commissaire à la Fiscalité Algirdas Semeta, est perçue comme une personnalité peu disposée à négocier sur les questions fiscales qui fâchent. «Elle vient de l’UDC. Elle porte cette marque. On ne peut pas l’oublier», note un diplomate européen. Didier Burkhalter n’a pas été jugé très habile en décidant d’envoyer une lettre à l’UE, en début d’année, pour proposer une «feuille de route» bilatérale alors que la donne est connue depuis des années «Ce n’est pas parce que les Suisses nous montrent le chemin à suivre que nous allons l’emprunter», ironise notre interlocuteur à Bruxelles.

Dernier aspect du paysage bilatéral enfin: les rotations d’ambassadeurs. Le chef de la délégation européenne à Berne, l’Autrichien Michael Reiterer, est revenu depuis quelques semaines à Bruxelles où il s’occupe de nouveau de… l’Asie, sa région de prédilection. Son remplaçant, le Britannique Richard Jones, ancien numéro deux de la mission de son pays à Bruxelles «sera plus en retrait», prédisent ceux qui le connaissent. Côté helvétique, l’actuel chef de la mission suisse auprès de l’Union, Jacques de Watteville, débarquera bientôt à Pékin et sera remplacé par un proche collaborateur de Micheline Calmy-Rey, Roberto Balzaretti. A charge pour ces derniers de faire tourner une roue bilatérale pas mal coincée, ces temps-ci, par un amas de sable dans les rouages.

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