Texte - +
Imprimer
Reproduire
entretien vendredi 09 mars 2012

Une Chine, deux modèles

A Chongqing, le 29 juin 2011, Bo Xilai, le secrétaire du Parti, a organisé le plus grand concours de «chants rouges» pour le 90e anniversaire du PCC. (Jason Lee/Reuters)

A Chongqing, le 29 juin 2011, Bo Xilai, le secrétaire du Parti, a organisé le plus grand concours de «chants rouges» pour le 90e anniversaire du PCC. (Jason Lee/Reuters)

Libérale ou sociale? C’est le débat idéologique qui divise la Chine, selon l’influent penseur Wang Hui. Deux modèles de développement sont en concurrence: celui de Chongqing, qui promeut la redistribution, et celui du Guangdong, qui prône la croissance à tout prix

La Chine est toujours contrôlée par un parti unique. Mais elle ne suit pas une voie unique. Alors que les réformes se sont enlisées, le débat fait rage entre deux modèles de développement. Faut-il imiter le «modèle de Chongqing», une municipalité dirigée par un secrétaire du Parti en sursis, Bo Xilai, qui se réfère au passé socialiste pour promouvoir une croissance plus équilibrée? Ou faut-il s’en remettre au «modèle du Guang­dong», la province la plus riche du pays où se concentre la machine d’exportation chinoise et dont le secrétaire du Parti Wang Yang veut favoriser de nouvelles réformes économiques basées sur l’Etat de droit? Alors que se tient la réunion annuelle du parlement et à quelques mois d’un important congrès, c’est le dilemme du Parti communiste.

Pour l’historien des idées Wang Hui, l’un des penseurs les plus influents de Chine, cette confrontation s’inscrit dans un contexte de perte de représentativité du pouvoir, et la Chine connaîtrait une crise assez identique à celle des démocraties. Intellectuel critique, Wang Hui poursuit aujourd’hui ses recherches à Qing­hua, l’université des élites à Pékin.

Le Temps: Que dit-on en Chine
de la crise internationale?

Wang Hui: En Chine, l’essentiel des discussions se focalise sur la situation nationale. En 2010, le débat le plus important portait sur l’existence ou non d’un modèle chinois. En 2011, c’était la dispute entre les modèles du Guangdong et de Chongqing. Ce débat renvoie à la politique sociale et à l’orientation des réformes. C’est au niveau local que les changements se font, c’est là où se situent les enjeux les plus importants.

– L’an dernier, Pékin craignait
une contagion des révoltes arabes.
Il n’en a rien été.

– En Chine, il y a 80 000 mouvements sociaux par an. Mais ce n’est pas comme à New York ou dans le monde arabe. En Egypte, le principal problème est la pauvreté. S’ajoutent à cela l’inflation et des éléments de politique régionale, dont le rôle des Etats-Unis. En Occident, on se focalise sur la dictature. Moubarak était une sorte de dictateur, c’est vrai. Mais la haine des Egyptiens à son encontre venait aussi du fait qu’il était perçu comme une marionnette du gouvernement américain. En Chine, durant la dernière décennie, la réduction de la pauvreté a été énorme. Peu importent les problèmes et les contradictions sociales, le fait est qu’une vaste partie de la population a bénéficié des transformations économiques. La Chine a des problèmes de culture politique, le contrôle des médias est un fait. Il n’y a pas de démocratie formelle au sens occidental. Mais la vie privée est assez libre, même dans le monde académique. Comparé à d’autres gouvernements bureaucratiques, le pouvoir chinois est beaucoup plus réactif aux pressions populaires qui s’expriment par les microblogs ou des manifestations de rue. Cette réactivité empêche les contradictions sociales de se transformer en mouvement comparable à l’Egypte. La plupart des protestations sont liées à la confiscation des terres. Mais cela s’améliore peu à peu, comme le modèle de Chong­qing le démontre.

– C’est quoi, le modèle de Chongqing?

– Il s’inscrit dans un débat idéologique. En réalité, il y a beaucoup de points communs entre les modèles de Chongqing et du Guangdong. Au fond, c’est une question liée à l’ouverture au marché. Chongqing met l’accent sur la redistribution des richesses. Les tenants de ce modèle défendent l’idée d’égalité, de justice sociale sans nier l’importance de la croissance. Pour eux, la terre doit rester une propriété publique pour un usage privé et public. Ils veulent construire des bâtiments publics à bas prix. Ils demandent aux entrepreneurs privés de travailler avec des investissements gouvernementaux pour éviter l’émergence de bidonvilles et de poches de pauvreté comme en Inde ou au Brésil. Les nouveaux résidents obtiennent une citoyenneté urbaine, c’est plus humain. C’est une façon flexible et sage de changer les choses.

– Pourquoi Bo Xilai, le secrétaire
du Parti communiste de Chongqing, met-il en scène le retour aux sources du communisme avec des chants révolutionnaires revisités au goût
du jour?

– C’est autre chose. La Chine et l’Occident ont deux systèmes politiques distincts, mais ils partagent les mêmes symptômes avec une forte bureaucratie et des partis politiques en perte de contact avec la population. Il y a une crise de représentativité. Le parti communiste ne représente plus la classe laborieuse. Plus le gouvernement parle de peuple et d’harmonie, plus il réalise combien il a perdu le contact avec la population. En Occident, les partis politiques sont devenus un outil fonctionnel du pouvoir étatique. Ils n’ont plus de valeurs politiques. C’est l’essence de la crise de la démocratie. Habituellement, il y a différents partis, de gauche, de droite, du centre, avec des débats au parlement. A présent, tout le monde dit représenter tout le monde, sans grande différence. Le pouvoir se détache de la base: c’est l’étatisation des partis politiques. C’est la même chose en Chine, l’intégration entre le Parti et l’Etat est de plus en plus forte. L’Etat devient très bureaucratique, pour gérer l’économie, afin d’être compatible avec les normes internationales.

– L’Etat-parti, en Chine, ce n’est pas très nouveau…

– Non, c’est un peu différent. On est passé du parti-Etat à l’Etat-parti. Avant, l’idéologie du parti-Etat était claire. A présent, il n’y a plus rien. Qui joue le rôle de la mobilisation idéologique? Ce sont les manifestants qui se ressourcent aux vieilles idéologies. Si l’on observe les manifestations de la classe ouvrière ou des paysans, tous les slogans viennent de la période socialiste. C’est cet héritage qui mobilise les manifestants. Avant c’était le dogme d’Etat, à présent c’est le peuple qui utilise ces slogans contre le politique.

– Il y a aussi de nouveaux slogans: la démocratie et les droits de l’homme.

– Oui, c’est nouveau. Mais l’essentiel des manifestations ne se fait pas au nom des droits de l’homme. Des avocats influencent le vocabulaire des manifestants, mais la plupart des sans-emploi ou paysans sans terres parlent d’autres problèmes.

– L’égalité prime sur la liberté?

– C’est assez paradoxal. La légitimité du parti communiste est toujours basée sur cet héritage, il n’a jamais renié le passé révolutionnaire. S’il le faisait, sa légitimité s’écroulerait. Du coup, il y a un espace pour utiliser ces slogans, pour revendiquer plus de justice. Le régime est partagé entre différentes factions, dont une utilise une partie de cet héritage pour contrer l’autre. Les gouvernements locaux utilisent ce modèle pour mobiliser les gens et obtenir leur soutien. Il y a un vide de valeurs politiques donc on utilise de vieilles traditions comme alternative au modèle néolibéral. Car quoi que l’on pense de la Chine communiste d’aujourd’hui, elle est dominée par l’idéologie néolibérale. Le pouvoir ne parle que de croissance économique, de développement, de globalisation. Il est très difficile de trouver une alternative. D’un côté, c’est le piège du marché et, de l’autre, c’est la vieille idéologie qui de toute évidence a provoqué aussi de gros problèmes. C’est le dilemme de la Chine contemporaine, qui est peut-être aussi le dilemme de l’Occident.

Et le modèle du Guangdong?

– Le Guangdong est une région beaucoup plus développée. Son PIB est supérieur à celui de Taïwan. L’urbanisation, l’industrialisation, les changements sociaux sont stupéfiants. Elle attire des migrants venus de tout le pays, de l’étranger, d’Afrique. Les disparités sociales sont très fortes, les conflits sociaux nombreux. Alors que son développement économique est le plus dynamique du monde, le revenu du travail est resté très faible. Ce modèle se base sur une exploitation des régions moins développées qui servent de bassin pour la main-d’œuvre bon marché, la nourriture et même l’approvisionnement en eau. Mais, en retour, les régions les plus riches ne veulent pas partager avec les autres. Pourtant l’égalité, les droits sociaux, le revenu minimum sont des problèmes. Face aux critiques, Wang Yang, le secrétaire général du Guangdong, répète: la croissance d’abord et la distribution ensuite. Les pro-Chongqing rétorquent que la distribution fait partie de la croissance. Ce sont des différences de stratégie. Mais on ne peut pas demander à Canton d’adopter la stratégie de Chongqing.

– Y a-t-il en parallèle un débat
sur deux modèles politiques?
Il y a quelques années, on parlait
de Shenzhen comme d’un laboratoire de réformes dans ce domaine.

– Les deux essaient de se réformer politiquement, mais de façon très différente. A Canton, le marché est beaucoup plus avancé et la propriété est en main du secteur privé. L’Etat de droit, le système légal et l’autonomie des médias sont des questions importantes. Ce n’est pas la démocratie occidentale, mais disons que cela s’en rapproche. On débat du formalisme, de l’importance des procédures.

– L’idée d’un multipartisme fait-elle son retour en Chine, avec la possibilité de changer de gouvernement? Comme à Taïwan…

– Je comprends, mais nous devons réfléchir à l’ensemble. Regardez
ce qui s’est passé au Japon ou en Grande-Bretagne: il y a un changement de gouvernement sans changement de substance. D’un côté, le mécanisme de compétition est nécessaire mais, d’un autre, on doit réaliser ses limites dans le contexte contemporain. On peut apprendre de l’Occident, on doit assurer légalement des canaux d’accès à la sphère publique. En Inde, il y a un système parlementaire, mais il est inefficace et corrompu. La forme est démocratique mais le système de partis n’est pas démocratique. C’est très bureaucratique. C’est l’étatisation dont je vous parlais. Il faut trouver une façon de changer, pas forcément à travers des partis politiques, mais avec les mouvements sociaux. En Chine, c’est le cas avec l’association des paysans ou certaines organisations ouvrières qui doivent être légalisées. Nous devons repenser l’ensemble du système. En Allemagne, l’émergence des Verts puis du Parti pirate montre l’affaiblissement des partis politiques. Pourquoi y a-t-il un Tea party aux Etats-Unis? Ils essayent d’utiliser d’autres moyens d’action. La Chine doit étudier les réalisations de l’Occident, en particulier la social-démocratie, l’Etat de droit, la redistribution. Mais elle doit aussi tirer les enseignements de la crise pour développer son propre système politique.

– Les intellectuels chinois discutent aussi des valeurs universelles. L’attribution du Prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo a-t-il favorisé
ou refermé le débat?

– L’opinion est très divisée à ce sujet. De mon point de vue, cela n’a pas amélioré la situation. La discussion sur les valeurs universelles est trompeuse en un sens.

– Pourquoi?

– Les tenants des valeurs universelles tombent facilement dans le piège de la défense des valeurs occidentales. A l’opposé, leurs critiques sont piégés par la défense du particularisme chinois. De toute évidence, nous avons besoin d’un certain type de valeurs universelles. D’un autre côté, nous devons savoir que c’est le produit d’un contexte historique. Les droits de l’homme sont une valeur universelle, mais ils sont aussi instrumentalisés à des fins politiques. Il faut éviter de poser la question des droits de l’homme en termes de confrontation, c’est dangereux, en particulier lorsque l’on justifie des guerres, comme en Irak, en Afghanistan ou même en Libye, en leur nom. Qui peut croire aux droits de l’homme dans un pays victime d’un impérialisme en leur nom?

– Le gouvernement chinois pose
la limite culturelle pour leur application. Et c’est la fin du dialogue.

– La question des droits de l’homme émerge essentiellement de l’histoire européenne avec le droit des minorités contre les persécutions religieuses. Mais pour les pays du tiers-monde, la pauvreté et le droit de vivre décemment est le grand problème. Les droits de l’homme ne doivent pas être le résultat d’une domination. C’est ce qu’il faut expliquer. Sinon, les droits de l’homme rendent les gens mécontents même s’ils en ont besoin.

Reproduire
Texte - +