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anniversaire vendredi 16 mars 2012

Rousseau nous parle!

Alexandre Demidoff

(DR)

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Et si Rousseau revenait, que dirait l’auteur des «Confessions» de Facebook? Considérerait-il Wikipédia comme la forme aboutie de l’«Encyclopédie» à laquelle il a contribué?

Et si Rousseau revenait, que penserait-il de DSK et d’Angela Merkel? Que dirait l’auteur des «Confessions» de Facebook? Considérerait-il Wikipédia comme la forme aboutie de l’«Encyclopédie» à laquelle il a contribué? «Le Temps» a voulu faire parler le «citoyen de Genève». Il répond à nos questions, grâce à l’aimable collaboration de Gauthier Ambrus, spécialiste des Lumières et cocommissaire de l’exposition «Vivant ou mort, il les inquiétera toujours» – à la Fondation Martin Bodmer, à la Bibliothèque de Genève, au Musée et Institut Voltaire, dès le 20 avril.

Le Temps: Etes-vous tenté de vous inscrire sur Facebook?

Gauthier Ambrus: «O mes amis, il n’y a pas d’amis.» Est-ce que cela vous dit quelque chose? Celui à qui on attribue ce triste constat s’y entendait en la matière, puisqu’il s’agit de l’auteur de l’ «Ethique à Nicomaque», à savoir Aristote: l’ouvrage contient – comme on sait – deux livres entiers sur l’amitié, conçue comme la relation éthique par excellence. Ils ont conditionné tout, ou à peu près, ce qui s’est écrit là-dessus en Occident par la suite, moi compris. A la fin de ma vie, j’aurais bien pu souscrire à son affirmation. Sauf que contrairement à lui, je n’aurais eu personne à qui l’adresser, puisque je m’étais résolu à une complète solitude intérieure, faute d’interlocuteur, et que nul n’était en état de l’entendre de mon temps, où l’on croyait tant en l’amitié. Est-ce à dire qu’aujourd’hui l’anonymat de la Toile m’aurait permis de résoudre ce problème, en fondant un groupe Facebook des «amis de l’in-amitié», ouvert à qui veut? Je vous laisse répondre à ma place.

Est-ce qu’«Avatar», le film de James Cameron, ne marque pas le retour en grâce du bon sauvage?

Le «bon sauvage» n’est-il que le rêve d’innocence d’une société culpabilisée? C’est là ce qu’on pourrait croire en voyant le film de James Cameron. Pour ma part, j’ai écrit – et confirmé ensuite – qu’un être de ce genre n’a sans doute jamais existé que comme une vue de l’esprit (ou une idée de la raison, ainsi que l’aurait dit un de mes jeunes disciples allemands, Emmanuel Kant). Mais nous avons besoin de le postuler pour comprendre qui nous sommes et, par conséquent, où nous allons. Le fantasmer sur grand écran – qui plus est, en 3D –, cela revient à faire croire au contraire qu’il pourrait être réel, qu’il pourrait y avoir encore un peu de «bon sauvage» en nous. Je crois que, justement, il faut poser sa nature comme opposée à la nôtre, pour comprendre ce que nous sommes devenus.

Vous réjouissez-vous de la généralisation du livre électronique?

Oui, car il n’y aurait bientôt plus de livres. Concentré sur les charmes de l’enveloppe, on ne prêterait plus grande attention au contenu. Et l’imprimé disparaîtrait enfin de l’horizon des hommes. Les technologies seraient parvenues à réaliser la drôle d’utopie que j’avais proposée dans mon premier texte, celui qui m’a rendu célèbre, le «Discours sur les sciences et les arts». J’y déclarais les livres nuisibles au genre humain: ne vont-ils pas de pair avec la décadence des sociétés, quand elles ont la mauvaise habitude de lâcher la proie – le réel – pour l’ombre, c’est-à-dire le livre et ses nombreuses illusions? Mais je crains de déchanter assez vite et d’être déçu par ce qui pourrait s’y substituer… Après tout, je finirais peut-être bien par regretter la société du livre. C’est que ma pensée n’est pas toujours aussi radicale qu’on le croit: je dois à la lecture de Montesquieu un goût certain des équilibres, même imparfaits.

Wikipédia, est-ce le triomphe de l’«Encyclopédie»?

Ce serait terrible… Je plaisante, bien sûr. Je n’ai jamais rien eu contre la grande entreprise de mon ancien ami Diderot. J’y ai du reste apporté une digne contribution, qui portait essentiellement sur la musique. Si j’ai condamné les sciences et les arts, ce n’était pas pour m’opposer aux Lumières, mais pour leur donner une meilleure direction. Excusez-moi, je m’égare, revenons à votre question. Wikipédia est certes bien utile. Je dois dire pourtant que l’«Encyclopédie», c’était tout autre chose: chaque article était discrètement signé, parfois par les plus grands (Montesquieu, Voltaire), avec des pièces d’anthologie qui étaient de véritables morceaux de philosophie. Mais surtout, les textes entretenaient entre eux des rapports subtils, cachés, de connivence ou de contradiction, avec cet impératif à l’intention du public: le livre que vous avez entre les mains n’est pas qu’une compilation de savoirs, c’est un outil de pensée. Ceci dit, je dois reconnaître qu’il souffle parfois quelque chose de cet esprit chez notre lointain héritier.

Genève est toujours la capitale de l’horlogerie. Cela vous surprend?

Demandez-moi plutôt ce que je pense des banques… sur lesquelles du reste je ne me suis jamais exprimé, peut-être faute d’avoir connu leur essor. Je suis évidemment très attaché à l’horlogerie pour des raisons familiales: fils et petit-fils d’horloger, j’aurais pu finir moi-même par le devenir si le destin avait voulu que je reste à Genève. Autant dire que le métier est lié aux liens profonds qui m’unissent à ma ville natale. Je suis donc heureux qu’il en reste encore quelque chose de vos jours, car je dois dire que pour le reste, j’ai un peu de peine à m’y retrouver: Genève a dépassé Paris sur la voie de la «mondialisation». Si j’ignorais bien sûr ce terme, à l’époque où j’écrivais, je pressentais la venue inévitable du phénomène qu’il désigne aujourd’hui et de tous les maux qui l’accompagnent. Mais je n’ai pas une philosophie de l’histoire, je ne peux donc pas vous dire où cela vous mènera. Par contre, ma pensée conserve l’idée que les pires situations portent en elles la condition de leur renversement, même tout cela est fort aléatoire. A vous d’en faire ce que vous voulez.

Beaucoup d’écrivains se mettent en scène dans ce qu’on appelle l’autofiction. Vous sentez-vous une responsabilité dans cette floraison de récits à la première personne?

Si vous le permettez, je répondrai en renvoyant aux premières lignes de mes Confessions: «Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur.» On a toujours prêté plus d’attention à la première partie de cette phrase qu’à la seconde. Car on l’a rarement comprise. Je n’aurai pas d’imitateur, parce que mon autobiographie avait une raison d’être qui dépassait ma simple vie privée: en faisant la preuve de ma sincérité, elle devait dresser le portrait du dernier «homme selon la nature» et sceller ainsi tout ce que j’avais écrit auparavant, en d’autres termes mon système philosophique. On va encore dire que je pèche d’orgueil… Mais là d’où vous êtes, dites-le-moi, l’histoire m’a-t-elle démenti? Est-il paru depuis mes Mémoires un texte où l’auteur est allé aussi loin que moi dans la mise à nu, avec les mêmes enjeux? Voyons, soyez franc! Et l’autofiction dans tout cela? A priori, rien à voir: je n’ai pas voulu imaginer ma vie, mais dire la vérité sur ce que j’étais, pour le faire comprendre aux autres, et peut-être aussi à moi-même. Reste que la frontière entre vérité et fiction est parfois floue, car il faut aussi passer par la seconde pour atteindre la première.

Certains hommes politiques sont rattrapés par le scandale, DSK, Berlusconi. Le pouvoir est-il naturellement corrupteur? Quels conseils donneriez-vous aux gouvernants?

Je l’ai écrit dans mon «Contrat social»: le pouvoir exécutif tend toujours à s’émanciper de ses tutelles. Pourquoi pensez-vous que je l’ai placé dans une étroite dépendance du «souverain», c’est-à-dire du pouvoir législatif, pour employer votre terminologie? Avec une précision: dans ma conception de la démocratie, ce pouvoir est aux mains des citoyens, puisque j’exclus – en principe – la représentation politique. Dans les cas que vous me citez, les choses sont d’une tout autre nature: ce n’est pas tant le pouvoir qui corrompt les gouvernants que le peuple qui est venu le déposer (ou s’apprêtait à le faire) entre les mains des corrompus, souvent en connaissance de cause. Que peut-on faire quand des nations en arrivent à de telles contradictions? Gaussez-vous donc à présent de mon soi-disant pessimisme. Seule une crise exceptionnelle pourrait permettre de rectifier les choses. Mais n’est-ce pas précisément ce que vous êtes en train de vivre?

Angela Merkel fait figure de reine en Europe. Est-ce une bonne chose que cette féminisation du pouvoir?

Là encore, vous parlez d’un monde qui n’est pas le mien: «reine», «Europe», ce sont des mots dont je ne vois pas très bien quel sens vous leur donnez. On l’ignore en général, mais je suis un des premiers à avoir posé les bases d’une réflexion sur le sujet, dans un texte peu connu: le «Jugement sur la Paix perpétuelle». J’y reprends et critique les thèses d’un esprit encore moins lu que moi de vos jours, le vénérable abbé de Saint-Pierre (Kant n’est venu qu’en troisième dans la liste des inspirateurs de l’Europe politique, mais je dois dire qu’il a poussé les choses assez loin). Pour parler franchement, je n’ai jamais cru que le projet d’un état fédératif européen était réalisable. Alors vous imaginez avec une reine à sa tête. Trêve de plaisanterie! Je réponds enfin à votre question: malgré tout le mal qu’on me fait dire des femmes, je crois que l’exercice de la volonté générale, qui est propre aux sociétés démocratiques, implique une dépersonnalisation du pouvoir et une neutralité de la fonction de gouvernant qui passe par-dessus la différence des sexes (même si je la tiens pour essentielle dans d’autres domaines). Confier le pouvoir aux femmes est donc une excellente chose.

Le manque de crèches est l’un des maux des villes d’aujourd’hui. Quelle solution préconisez-vous?

Voilà une question bien grave, car elle touche aux fondements de nos sociétés. Je vous explique pourquoi en deux mots (cela nécessiterait en réalité un peu plus de temps): si j’ai offert dans l’«Emile» un exemple d’éducation privée, confiée à un tuteur, c’est parce que je pensais que c’était la seule manière de réaliser une éducation qui suive la nature, à une époque – le XVIIIe siècle – où les individus livrés à eux-mêmes étaient soumis aux mauvaises habitudes de l’opinion. Dans une société collective, on aurait d’emblée confié les nourrissons à une institution publique qui les aurait élevés pour la communauté. Aujourd’hui, il me semble que vous vous trouvez une fois de plus à hésiter entre deux modèles. Mais votre collectivité n’en est pas une, et je n’aime pas les demi-mesures. Je conseillerais donc aux femmes de rester à la maison pour élever elles-mêmes leurs enfants, tout comme je l’ai fait de mon temps. Mais on va me traiter de réactionnaire…

Quel est l’homme ou la femme politique dont vous vous sentez aujourd’hui le plus proche?

Aucun – ou aucune, si vous préférez. Je n’aime pas les personnalités qui prétendent incarner le pouvoir. Mais sur le fond, qui m’a lu devinerait sans peine où vont mes préférences… Je tiens pourtant à mon «devoir de réserve» sur ce point, car j’y vois une forme de dette envers la postérité. Je n’ai pas à me déclarer en faveur de tel ou tel, cela fait plus de deux cents ans qu’on me fait subir ce sort. J’ai posé des principes, développé des conséquences, en me trompant peut-être, mais n’ai jamais prétendu proposer un corps de doctrine prêt à l’emploi. J’en profite pour faire passer un petit message personnel, à l’intention du politologue américain Benjamin Barber, qui s’est exprimé à mon sujet dans vos colonnes il y a quelques jours (vous voyez, j’ai un œil sur tout): cher Monsieur, faire des membres du Tea Party mes lointains héritiers prouve que vous m’avez lu bien distraitement, moi qui ne cesse de défendre l’Etat et la légitimité de l’impôt! Quant au «diable», dont je menacerais les âmes égarées, sachez qu’il est aussi étranger à ma pensée qu’à celle de mon cher confrère Voltaire, voire plus. Vous comprenez à présent pourquoi je me méfie des «héritiers», qui me font dire n’importe quoi.

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