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Témoignage vendredi 23 mars 2012

«Le Libor est le symbole des excès d’une finance écrivant elle-même ses règles»

François-Marie Monnet, ancien spécialiste des marchés de taux revient sur les origines de ce système de fixation, à Londres, de l’un des taux d’intérêts de référence. Sans complaisance

Conseiller financier indépendant au service d’un «family office» à Genève et membre de la Commission des indices obligataires de la bourse Suisse (CIO – Six Group), François-Marie Monnet jette un regard sans complaisance sur le système de fixation des taux internationaux du Libor. Rappel historique et épistémologique.

– Le Temps: Comment est-on arrivé à une telle situation, dans laquelle les banques sont les maîtresses des horloges du système financier? Comment faisait-on avant l’invention du Libor en 1986?

François-Marie Monnet: Dans les années 70 les banques payaient des employés fort cher pour faire le tour de la planète afin de négocier, avec les autres banques, des lignes de crédit renouvelables, sur une période courte et annulables à volonté. Rien d’écrit, tout était oral. Et pas de différence de conditions: il suffisait d’être une banque – grande ou petite, «a bank is a bank» disait-on alors – pour obtenir des prêts aux mêmes conditions. Ceci reflétait des conventions entre professionnels travaillant en se regardant dans les yeux, se tenant tous par la barbe. Ce système est bousculé par l’émergence, à la fin des années 70, du phénomène de la «titrisation»: la création de produits financiers – des «obligations à taux flottant» – dont la rémunération est basée sur ce taux interbancaire. Devant donc respecter les règles de l’appel public à l’épargne, ces titres entrent en contradiction directe avec les pratiques régissant alors le monde interbancaire: les montants des concours sont fixes et immuables, pour une durée de plus en plus longue. Et il faut un contrat écrit – que l’on va ensuite standardiser. Surtout, plus question d’annuler à n’importe quel moment le «concours» en se faisant rembourser l’obligation. Il est alors inscrit dans le contrat obligataire que le taux interbancaire servant de référence à ces produits est déterminé par un agent de calcul: celui-ci demande à quelques banques expressément nommées quelles sont leurs conditions de prêts de dépôts, à d’autres banques, dans telle ou telle devise. Rapidement ce processus totalement privé et complexe – difficile de choisir les banques, il y en a de plus fragiles que d’autres – est remplacé au milieu des années 80 par la fixation d’un taux indicatif, chaque jour à 11h40 à Londres. Un taux ne reflétant aucune transaction réelle. Pourtant, au fil du temps, il est devenu l’élément clef sur lequel sont basés de centaines de milliards de dollars de produits financiers.

– Mais en quoi ce système présente-t-il un risque?

– Toutes ces pseudos bourses privées sur lesquelles est défini un prix de référence crucial reposent sur un vide juridique: vous n’avez pas d’agence de surveillance les supervisant, comme sur une vraie place d’échange organisée. Tout problème conduisant un investisseur à mettre en cause la justesse de ce prix de référence devra donc être réglé à l’aide du seul droit privé. Contrairement à ce qui se passe sur le marché aux légumes, où la ménagère peut, en attaquant le manque de précision de la balance d’un marchand, se référer à son contrôle obligatoire par une agence de certification. Sans compter que lorsque vous sortez d’une période comme celle dont nous acons traversée, durant laquelle le monde doute de la solidité des banques – même celles de la taille d’UBS – la confiance dans ce taux interbancaire «indicatif» disparaît.

– Vous dites que ce taux d’intérêt ne s’appuie sur aucune activité de prêt concrète? Peut-il en être différemment dans un monde financier aussi complexe? Il semble illusoire de revenir aux années 70…

– N’oubliez pas que tout ce marché du Libor est lié à ce qu’on appelait les «eurodollars» [ndlr: les prêts interbancaires en dollars consentis en dehors des Etats-Unis]. La création d’un marché d’emprunts en dollars, entre banques étrangères, arrangeait les Etats-Unis il y a quarante ans. Reste que ces établissements n’appartiennent pas au système financier des Etats-Unis. Et que le taux fixé pour leurs prêts ne reflète donc pas des transactions sur les seuls dépôts en dollars qui soient bien réels: ceux dans les banques américaines. Ces dernières disposent, elles, de leur propre marché interbancaire. Sur lequel sont utilisés des «vrais» taux d’intérêt en rapport avec des concours commerciaux – le «prime rate», le taux de bons du Trésor – reflétant à la fois une réalité économique. Mais aussi la présence, derrière les coulisses, d’une Réserve Fédérale, prête à débloquer les nœuds du système grâce à sa capacité à créer des liquidités. Il faut en outre rappeler que la Suisse n’a, elle, jamais voulu entendre parler d’un marché de «l’euro-suisse»; ne tolérant pas que des banques échappant au contrôle de la Banque nationale puissent s’échanger des dépôts en francs suisses.

– À votre sens, ce scandale pourrait-il remettre en cause la fixation de ce Libor?

– ll est évident qu’en passant au peigne fin les excès de ce système financier international fixant lui-même ses règles, on allait immanquablement tomber sur le Libor, qui est l’un de ses noyaux. Au fil du temps, les banques se sont ainsi trouvées dans la position de pouvoir fixer elles-mêmes le taux de référence leur servant à constituer des produits financiers, ensuite proposés à leurs propres clients. Si les tentatives pour sortir de décennies d’autorégulation portent leurs fruits, le mode de fixation actuel du Libor ne sortira pas indemne.

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