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dossier samedi 10 mars 2012

Les livres en campagne

(N.D)

(N.D)

En France, chaque candidat à l’élection présidentielle se doit d’écrire un livre. Mais comment trouvent-ils le temps pour écrire? Explication d’un phénomène

De quoi ne peut pas se passer un candidat à l’élection présidentielle française pour faire parler de lui ou d’elle? De Facebook? De Twitter? D’affiches inspirées? De meetings tonitruants? D’interviews calibrées à la télévision? Vous n’y êtes pas. L’outil de campagne incontournable, c’est le livre. Et ce, pour tous les candidats, du président en titre, Nicolas Sarkozy, à l’inconnu total, Philippe Poutou par exemple, du Nouveau Parti anticapitaliste.

Enfin, pour être précis, on attend toujours le livre de Nicolas Sarkozy. Annoncé d’abord pour février, le livre du président n’est toujours pas sur les rayons. Selon divers blogs de journalistes politiques (dont celui d’Arnaud Leparmentier, du Monde), l’écriture dudit livre serait plus complexe que prévu (en l’état, le texte serait «trop intime»). Bref, la sortie du livre a été repoussée à mars. Quoi qu’il en soit, à l’UMP comme au Nouveau Parti anticapitaliste, le livre est annoncé, présenté comme un outil «majeur» de la campagne, une étape forte. On imagine donc le tangage dans l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy qui doit trouver une issue pour ce livre annoncé. L’éditeur habituel du président, Bernard Fixot de XO, ne dit plus rien.

Pourquoi cet attrait des candidats pour le livre? «La France est un pays intellectuellement snob, ce qui ne veut pas dire cultivé… Mais tout candidat se sent obligé d’écrire un livre pour démontrer qu’il n’est pas qu’un technicien du pouvoir mais aussi un homme de culture et de vision», explique Alain Duhamel, politologue, éditorialiste au Point et sur RTL, observateur de la vie politique française depuis cinquante ans. «C’est une tradition française. L’homme ou la femme politique doivent savoir tenir la plume. Cela montre qu’on est capable de développer et d’étayer des idées», explique Thierry Billard, directeur littéraire chez Flammarion, éditeur de Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de gauche.

«Le prestige du livre et de l’écrivain fonctionne encore. Moins que du temps du général de Gaulle ou de François Mitterrand, tous deux lettrés, qui portaient un soin d’auteur à leurs textes. Les écrits du général de Gaulle sont d’ailleurs dans la Pléiade. Mais la charge symbolique du livre opère toujours en France», constate Jean-Marc Roberts, directeur des Editions Stock chez qui ont publié en leur temps Robert Hue, Lionel Jospin ou Dominique Voynet. «C’est ce passé historique prestigieux qui continue d’influer sur les candidats aujourd’hui», poursuit Sylvie Delassus, l’éditrice de François Hollande chez Robert Laffont avec Changer de destin.

Bénédicte Delorme-Montini fait une lecture tout à fait différente, pour ne pas dire inverse, du phénomène. L’historienne de la culture a pointé son émergence en 2002, année où le nombre de livres écrits par les hommes et les femmes politiques a doublé par rapport à l’élection présidentielle précédente, passant de 26 à 59. Dans son article «La campagne présidentielle à travers les livres», parue dans la revue Le Débat, elle considère qu’il ne s’agit pas «d’une reviviscence de la tradition française associant le littéraire et le politique».

On assisterait plutôt à une démocratisation de l’écriture politique et à une double «démythification», celle du livre et celle de la politique. Ce que la chercheuse résume par: «Tout le monde se présente, tout le monde écrit.» Pour résumer, on est passé des Mémoires de guerre en trois tomes du général de Gaulle à Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule (Textuel) de Philippe Poutou. Jean-Marc ­Roberts des Editions Stock souligne d’ailleurs «qu’au vu du ­malheur et de la misère qui frappent le pays, la symbolique et le prestige du livre n’intéressent aucunement un pan important de la population». Le livre se présenterait d’abord comme un outil de communication privilégié.

Si les politiques écrivent à tour de bras au moment des élections, sont-ils lus? Au vu des chiffres, oui. Changer de destin de François Hollande s’est retrouvé en tête des ventes «essais, documents» en France avec 12 000 exemplaires vendus en quatre jours, selon ­Livres Hebdo. Le livre a été tiré à 50 000 exemplaires et réimprimé plusieurs fois déjà pour atteindre un tirage total de 90 000 exemplaires dont 71 000 sont en place chez les libraires. Robert Laffont se dit confiant. Dans les meilleures ventes aussi, à la 13e place, Marine Le Pen avec Pour que vive la France (Grancher).

Pour Thierry Billard, il s’est passé quelque chose en 2010: «On a senti que les lecteurs demandaient du débat. Pour cela, il faut des personnalités et des prises de position fortes. On disait le livre politique écrit par des politiques moribonds voire dépassés et, coup sur coup cette année-là, il y a eu les succès de Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et Michel Rocard.» Jean-Luc Mélenchon a vendu 80 000 exemplaires de Qu’ils s’en aillent tous! Vive la révolution citoyenne; Arnaud Montebourg et Votez pour la démondialisation!, 60 000 exemplaires . Michel Rocard avec Si cela vous amuse a atteint les 50 000 exemplaires.

Pour Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg, ces livres ont constitué des rampes de lancement spectaculaires, un sésame pour les plateaux télévisés, les émissions de radio, bref, un ticket pour exister dans l’arène médiatique. Pour les grands challengers au titre suprême, le livre est l’outil qui impose le ton de la campagne et plus subtilement son climat.

Une Nouvelle France de Jacques Chirac en 1995 (vendu à 190 000 exemplaires) a imposé le thème de la fracture sociale à la campagne électorale et le pommier sur la couverture, repris ensuite dans tous les meetings, a transformé le maire usé de la Ville de Paris en sage si proche de la terre et du terrain. François Mitterrand, en 1988, est celui qui a inauguré la pratique de la conversation directe avec les Français avant l’élection avec sa Lettre à tous les Français, petite brochure, distribuée gratuitement à tous les ménages.

«Les livres politiques qui trouvent leur public sont ceux qui sont écrits à la première personne. Il faut que le lecteur se retrouve en tête à tête avec le politicien», observe Jean-Marc Roberts. D’où le succès moindre des entretiens de personnalités politiques avec des journalistes. Le flop du livre de Ségolène Royal en 2007, Maintenant, où elle répondait aux questions de la journaliste Marie-Françoise Colombani, s’expliquerait aussi par le fait que les propos avaient été rassemblés sous la forme d’un abécédaire. Trop froid pour le lecteur, trop distant, trop éloigné de l’idée d’un tête-à-tête.

A l’heure de la communication en continu sur des écrans de toutes tailles, le livre apparaît comme un lieu à l’abri de l’esbroufe, un refuge du parler vrai: «Le livre va à rebours de la petite phrase politicienne qui épuise les électeurs. En tous les cas, en tant qu’éditeur, c’est ce que nous recherchons. Le livre langue de bois ne se vend pas, tout simplement», constate Sylvie Delassus.

Comment les éditeurs font-ils leur choix parmi les candidats? Quelles fidélités politiques se tissent? Pour Jean-Marc Roberts, les choses sont claires: «Chez Stock, nous ne publions que les hommes ou les femmes politiques de gauche. Stock a été l’éditeur d’Emile Zola pour son J’accuse. Depuis, on reste fidèle à cette ligne. Une exception, Simone Veil, femme politique que j’admire profondément et qui se situe au-dessus des partis.»

Les affinités, les amitiés au long court expliquent de nombreux choix. Comme pour François ­Hollande et les Editions Robert Laffont: «Je connais François ­Hollande depuis 20 ans. C’est cette confiance qui noue la relation entre un éditeur et ces auteurs d’un type un peu particulier. Mais, bien que les enjeux dépassent ceux d’un livre normal, nous travaillons pour ces livres de campagne comme pour n’importe quel livre», assure Sylvie Delassus. Croix de bois, croix de fer.

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