Texte - +
Imprimer
Reproduire
Agronomie vendredi 04 janvier 2013

La patate en son miroir génétique

Culture in vitro. (veroniquebotteron.com)

Culture in vitro. (veroniquebotteron.com)

L’Agroscope tire le profil ADN de 500 variétés de plantes. Distinguer, comparer et nommer ces spécimens est un atout pour les producteurs et les consommateurs

La lumière blanche aveugle les éprouvettes. Des plantons verts de pomme de terre prospèrent in vitro. Ils s’enracinent dans des géloses (ou solutions) nutritives transparentes. Les tubes se dressent en cohortes immobiles sur les étagères. La pièce flotte aux alentours de 20 degrés. C’est l’une des chambres du conservatoire d’Agroscope, la station fédérale de Changins-Wädenswil au nord de Nyon dans le canton de Vaud. Plus de 500 variétés de plantes, dont 150 patates, se développent dans d’autres compartiments semblables: certains froids, d’autres tempérés. Les cellules se succèdent le long des couloirs vintage, très années septante, du bâtiment qui abrite la bibliothèque tel un herbier contemporain.

Jusque-là, l’antenne de recherche sauvegardait des repiquages. Depuis quelque temps, elle produit également leur passeport ADN. C’est pourquoi un communiqué officiel du 11 décembre 2012 annonçait la nouvelle, non sans humour: «Sherlock Holmes au pays des fruits et légumes». A un autre étage du même édifice, à l’image du célèbre détective, Eric Droz piste les gènes des pommes de terre, des vignes, des mûres, des fraises et aussi des plantes aromatiques ou médicinales. Le biologiste passe leurs chromosomes au crible d’un séquenceur. A l’écran, puis sur papier, des graphes s’alignent en barrettes de carrés noirs ou blancs. Le chercheur transcrit ainsi les portraits génétiques des spécimens rangés au conservatoire. L’empreinte qui en résulte permet d’identifier les espèces, de les comparer, de les nommer. Les profils s’ordonnent dans une banque de données de plus en plus riche. Les marqueurs élaborés rendent possibles les échanges entre des laboratoires nationaux et européens.

Eric Droz explique: «Grâce à ces fiches, nous pouvons reconnaître et distinguer des variétés. Parfois, la même existe sous des appellations différentes. Parfois, plusieurs étrangères l’une à l’autre portent le même nom.» Bref, les experts d’Agroscope mettent de l’ordre dans le fatras des croisements et des hybrides autant biologiques que généalogiques. Ils débusquent les doublons, ils arbitrent les litiges ou ils rétablissent une filiation.

Les paysans et les consommateurs ont tout à gagner d’une nomenclature correcte, suggère Eric Droz. Les premiers pourront diversifier leurs cultures, soigner un produit de niche ou encore sortir de terre des variétés délaissées. Les seconds connaîtront mieux le contenu de leur assiette et savoureront des délices inespérés. Dans certains cas, comme celui de l’artichaut violet de Plainpalais à Genève, cousin du cardon, l’analyse vise une appellation protégée et, donc, espère valoriser une plante locale, ancienne qui plus est, «d’origine huguenote», précise Eric Droz.

«Ancien», un qualificatif qui revient dans la bouche des scientifiques. Car il s’agit souvent de redécouvrir un véritable patrimoine oublié, enfoui, victime de l’appauvrissement et de la standardisation des goûts et des saveurs. «Ce qui est en jeu, c’est la biodiversité», note Katia Gindro, également biologiste et chef du groupe Mycologie et Biotechnologie. Le conservatoire d’Agroscope est devenu le saint des saints de l’originalité végétale. L’institution œuvre d’ailleurs dans le cadre du Plan national pour la conservation et l’utilisation durable des ressources phytogénétiques pour l’agriculture et l’alimentation.

La station au milieu des champs et des vignes représente une plateforme où, d’un côté, on atteste un pedigree ou on assainit des espèces infestées par des virus et, de l’autre, on redistribue aux agriculteurs, suisses et d’autres pays les plantes issues des expertises et des manipulations hors sol et en serre. Gage de qualité et de rendements plus élevés. En deux mots, Agroscope, notamment, peut livrer des tubercules performants et sains, peut préserver des cépages inédits de vigne ou conserver l’Artemisia annua, qui fournit l’une de rares molécules efficaces contre la malaria (à savoir l’artémisinine). «Cela n’a rien à voir avec le génie génétique», préviennent les deux biologistes. La reproduction in vitro suit les principes les plus «naturels et traditionnels». Un des défis consiste à perpétuer les variétés en sauvegardant leurs caractères. Alors, on les clone en taillant une partie de l’individu pour le replanter. C’est tout.

La technique se perfectionne à tel point que cela se transforme en travail d’orfèvre, en œuvre d’art. Les microbilles sont les égales des plus beaux bijoux. Daniel Thomas prête ses doigts de chirurgien à la transplantation miraculeuse. La pomme de terre et, depuis peu, la vigne profitent de ce savoir-faire ingénieux. Le but de l’opération est de conserver à long terme des embryons dits somatiques, donc des ébauches du corps de la plante, sans être obligé de les renouveler à intervalles réguliers. C’est-à-dire de reproduire l’individu avant qu’il périclite. L’homme aux mains d’or encapsule des bourgeons dans des billes d’alginate, qui ressemblent à des mini-placentas obtenus à partir d’algues brunes, où hiberne le fœtus à quatre degrés. En temps voulu, on réchauffera la sphère gélatineuse et le bourgeon fleurira ou revivra comme au printemps, prêt à s’épanouir dans les champs ou les vignobles.

Reproduire
Texte - +