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Homepage samedi 15 décembre 2001

Oscar Peer, écrivain, fils de Jon et de Silva

Sylvie Tanette Paris

De bon matin, Oscar Peer a pour habitude de préparer un mélange de tabacs, chaque jour différent, dont il bourre sa pipe. Cet ancien instituteur dit que son pays devrait être comme ceci, fait de plusieurs peuples mêlés, et qu'on a toujours tort de vouloir se refermer sur soi-même. S'il est, par ses romans, l'ambassadeur de cette langue qu'il aime tant, le romanche, s'il fait revivre dans son dernier livre* le village de son enfance et les personnages qui le peuplaient, Oscar Peer n'a en effet rien d'un écrivain chauvin et outrancièrement régionaliste. Les histoires qu'il raconte sont autant de réflexions sur la condition humaine, et La Rumeur du fleuve n'est pas une simple autobiographie. C'est une plongée dans les méandres de la mémoire d'un vieil homme qui, assis sur le seuil de sa maison natale, se demande ce qu'il a bien pu oublier.

Invité récemment en France avec une quinzaine d'écrivains suisses pour participer à un cycle de conférences et de lectures organisé par le Centre national du livre, Oscar Peer est venu à Paris avec son béret, sa pipe et son vieux cartable. Et peste parce qu'on regarde ici cet exotique Grison comme une bête curieuse.

"Mon grand-père paternel s'appelait Andri Peer. Il était né en 1881 à Sent, en Basse-Engadine. Ma famille est originaire de ce village. Andri avait seulement un frère et une sœur. Ses parents étaient de simples paysans. Ils avaient peut-être deux ou trois vaches qui leur donnaient du lait, de la viande. Ils vivaient très simplement. Comme tous les enfants de là-bas, mon grand-père allait à l'école seulement l'hiver. Dès le printemps, il aidait ses parents aux champs. A 16 ans, il est devenu boucher. Il n'avait pas de boutique mais allait chez les paysans, de novembre jusqu'en février, pour tuer le cochon, découper la viande et fabriquer les saucisses. Comme ce travail ne suffisait pas pour vivre toute l'année, il était aussi bûcheron. Andri était grand, beau, avec un visage énergique. Il était connu dans toute la vallée pour sa force absolument extraordinaire. On disait qu'il était capable de soulever seul des troncs d'arbres. Il était très bienveillant, mais s'il avait bu un petit coup, il devenait agressif. A l'auberge, au premier verre, il se mettait à yodler, au verre suivant il attaquait les autres. Il est arrivé qu'il jette dehors tous les clients et que personne n'ose s'opposer à lui. Il n'avait pas 20 ans quand il a rencontré ma grand-mère. Un jour qu'il se trouvait à Coire, la capitale des Grisons, il a remarqué une jeune fille blonde qui marchait très vite. Il l'a suivie, l'a invitée à boire un café. Elle s'appelait Berta Hosmann et avait 18 ans. Je ne crois pas que c'était l'usage à l'époque d'aborder ainsi une jeune fille dans la rue, mais chez lui c'était comme ça. Il était direct. Tout de suite, il lui a demandé si elle voulait être sa femme. Elle était tellement impressionnée par ce type beau et décidé qu'elle a dit oui. Ils se sont revus et quelque temps plus tard, elle était enceinte. Alors, ils se sont mariés. Elle, je l'ai très bien connue mais elle avait déjà un certain âge. Elle était blonde, pâle, et avait des visions. Elle voyait des gens entrer comme ça dans l'appartement et disparaître à travers le mur, ce qui l'angoissait beaucoup. On était à table et soudain elle laissait tomber sa cuillère en criant: «Regardez». Et puis c'était fini et elle se rasseyait toute pâle. Le grand-père était habitué.

Après leur mariage, mes grands-parents ont vécu à Sent. Les enfants sont arrivés vite. Mon père, Jon, était né en 1900, Anna en 1901, Chatrina en 1903 et Jachen en 1906. Chatrina est morte à 22 ans d'une pneumonie. Lorsqu'elle était mourante, Anna s'est occupée d'elle. Un soir, Chatrina a voulu changer de lit en disant qu'il y avait une ombre à côté du sien. Anna a toujours pensé que c'était la mort qui attendait. Puis, Chatrina a demandé à être lavée et coiffée, elle s'est regardée dans un miroir, et, quelques instants plus tard, elle est morte. Anna disait qu'une brume blanche – l'âme de Chatrina? – a alors traversé la fenêtre. Les gens vivaient ainsi dans un monde peuplé de fantômes, finalement très poétique. Mon grand-père, qui était une force de la nature, était aussi un grand sensible. Il n'a jamais pu parler de Chatrina sans pleurer. Mon père racontait souvent son enfance, il était très proche de ses frères et sœurs. Jeune homme, il était très pacifique et honnête. A 20 ans, il était bûcheron avec son père et ils avaient pris une coupe au village de Lavin, où vivait ma mère. Il l'a rencontrée dans un bal et il en est tout de suite tombé amoureux. Très vite, elle a été enceinte et ils se sont mariés. Oui, c'est la même histoire que celle du grand-père. Moi aussi, j'ai fait la même chose. J'ai attendu jusqu'à l'âge de

30 ans, mais j'ai perpétué la tradition.

Ma mère s'appelait Silva Wieser. Elle était née en 1898. Son père était paysan et à l'occasion guide de montagne. Il s'appelait Tumasch, il était né en 1862. Je l'ai très bien connu. Il était très aimable quoiqu'un peu têtu. Jeune, il est parti en Italie car sa famille y possédait un magasin, à La Spezia. Emigrer en Italie était une vieille tradition là-bas. Tout d'abord, c'est le frère aîné de mon grand-père, Simon, qui est allé à La Spezia, mais il est mort à 18 ans. Ensuite, un autre frère y est allé, mais il a épousé une Italienne et ils ont disparu. Un autre frère s'est suicidé. Mon grand-père est donc parti en Italie comme dernier espoir de la famille, juste après son mariage. Mais, moins d'une année après, il est revenu. Je ne sais pourquoi. Peut-être qu'il regrettait la chasse, qui était sa passion. Lorsqu'il avait une vingtaine d'années, mon grand-père Tumasch a épousé ma grand-mère, une fille de son village qui s'appelait Chatrina Bonorand. Elle était née vers 1865. Sa famille possédait un grand café à Leipzig, le café Bonorand. Un jour, vers 1905, on l'a vendu et aussi les parts du magasin de La Spezia. Mes grands-parents ont reçu 40 000 francs, une somme considérable à l'époque. Mon grand-père a tout investi dans un grand hôtel qui ensuite a fait faillite et il a tout perdu.

Ma mère avait un frère et deux sœurs. Gisep était né en 1890. Deux ans après était née Ottilia, puis ma mère en 1898 et Hermina en 1908. Ma famille maternelle, tout en étant des paysans, était plus aisée que ma famille paternelle, et surtout plus aristocrate, comme tous les gens de Lavin. A Sent, on était plus populaire, on dansait comme des fous. Il y avait ainsi des différences incroyables entre des villages éloignés de quelques kilomètres. Le grand-père Tumasch n'était pas du tout d'accord que sa fille ait une amitié avec ce Peer qui venait de Sent. Il voulait toujours parler avec elle pour lui dire son fait mais un jour c'était trop tard, elle était enceinte. Je suppose qu'elle a alors vécu un enfer. Elle a dû quitter son village, elle est allée vivre à Sent et mon grand frère est né. Ensuite, ses parents ont pardonné. A 27 ans, mon père est entré aux Chemins de fer. Il s'est longtemps occupé de l'entretien de la ligne, un travail très dur. En hiver, il y avait la bise, il fallait aller casser la glace dans le tunnel, la transporter dehors. Durant les années de crise, il jouait de l'accordéon dans les hôtels de Saint-Moritz avec deux copains. Il jouait toute la nuit et travaillait tout le jour. Il dormait quand il pouvait et mourait de fatigue. Puis il est devenu chef de gare à Lavin, c'était moins fatigant. Andri est né en 1921, Tumasch en 1924, Berta en 1926, moi en 1928, et puis Jon en 1936. Oui, je suis le seul à avoir un prénom qui n'est pas familial. Je croyais que c'était par hasard. Mais quand j'ai eu 50 ans, mon frère Tumasch a raconté que, avant d'épouser mon père, ma mère avait eu un ami qui s'appelait Oscar. Lorsque je suis né, mon père a choisi ce prénom, probablement dans un geste de générosité. Je ne sais pas qui était cet Oscar, s'il était beau et intelligent, mais je ne crois pas. C'est dommage que je n'aie pas su ça plus tôt, j'aurais cherché à le connaître. Ma mère était une personne étonnante, très indépendante. Jeune, déjà, elle tenait tête à tout le monde. Mon père l'appelait «chapitani». Elle était aussi très solitaire et j'ai hérité de son besoin de solitude. Nous étions très proches. Ma mère est tombée malade à l'âge de 54 ans et elle est morte deux ans après. Mon père a énormément souffert. Je crois qu'il aimait plus fortement sa femme que le contraire. Lui, il était comme son père, impulsif et sentimental, je l'ai souvent vu pleurer. Il est mort en 1972.

Que dire de la façon dont on vivait en Basse-Engadine, à l'époque de mes grands-parents, de mes parents? L'été, on allait aux champs. Ceux-ci étaient très petits et on pouvait voir les voisins qui travaillaient ici et là. Les hommes commençaient à faucher vers quatre heures du matin, à sept heures arrivaient les filles avec le petit déjeuner. On s'asseyait par terre, on buvait du café et on mangeait de la polenta. En hiver, qui durait de novembre à mai, on se rencontrait à l'auberge, il y avait des bals. On chantait. Et puis, il y a eu la Deuxième Guerre mondiale. Lorsqu'elle a été finie, j'avais 18 ans. C'est à cette époque-là que la vie du village a complètement changé. Les traditions ont disparu. Chez nous, lorsqu'on avait quitté l'école, on appartenait à la jeunesse, la «giuventüna». Aujourd'hui, au lieu d'organiser un bal, le samedi soir les jeunes prennent leur voiture et vont au dancing à Davos, et au village il n'y a rien. Je fais partie de la dernière génération à avoir vécu ce vieux temps et j'en suis très reconnaissant, bien qu'on ne puisse pas souhaiter que le temps aille en arrière.

Mon frère Andri est devenu poète, et moi romancier. Mes parents ont accepté cela comme une chose naturelle. Notre amour de l'écriture nous vient de ma mère. Jeune, elle écrivait des lettres d'amour pour toutes ses voisines. Un jour de fête, elle a composé une longue poésie, une chronique du village, que ma sœur a récitée en public et tous étaient émerveillés. Je me souviens aussi, surtout, des lettres qu'elle nous envoyait, lorsqu'un de nous était loin de la maison. Elle les glissait dans un paquet qui contenait des chemises et des chaussettes propres. Et elle n'oubliait jamais d'y joindre un gâteau fait de ses mains."

* La rumeur du fleuve, traduit du romanche par Marie-Christine Gateau-Brachard. Éditions Zoé, Genève, 2001.

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