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FOOTBALL lundi 19 mars 2012

Avec Hugh Quennec, à la table du messie

(Dessin original de Patrick Tondeux)

(Dessin original de Patrick Tondeux)

Sauveur du Servette FC, le Québécois rassemble tous les suffrages. Il donne sa recette pour réussir là où tant d’autres ont échoué

Manger avec le messie, c’est possible. D’ailleurs, avec Hugh Quennec, tout est permis, y compris penser qu’il existe un modèle pour faire vivre un club sportif professionnel en Suisse romande. Athlétique quadragénaire, costume bleu foncé, cravate grenat, le monsieur arrive tout sourire. «Il faut y croire, ne jamais renoncer», dira-t-il à l’heure du sorbet melon-poivre. «Le principe, c’est de ne jamais baisser les bras, même quand les choses sont dures, qu’on ne voit plus la lumière.»

Musique électronico-new deh­lisante dans la véranda du Rasoi, le restaurant indien de l’Hôtel Mandarin Oriental, au bord du Rhône à Genève. La voix, douce et régulière, assène ses vérités comme un long fleuve tranquille. Le regard appuie le propos, rassurant. On décline la carte des vins. Hugh Quennec, pour tous ceux qui ont craint la faillite du Servette FC, c’est papa, ou tout du moins l’extraordinaire monsieur qui a bien voulu se lancer là où personne ne songeait à plonger un orteil, alors qu’il préside déjà le Hockey Club depuis 2006. Pourquoi lui? Pourquoi Servette, sempiternel nid à trous et à embrouilles? «Je viens du monde financier, pour moi, l’argent est froid», commence-t-il avant d’être interrompu par l’amuse-bouche: émincé de lotte marinée aux herbes. «La chaleur, je la trouve dans le côté humain.»

Hugh Quennec, un homme distant qui se veut proche des gens; un discret qui se propulse sur le devant de la scène. «Monsieur Servette», c’est lourd à porter ou diablement flatteur? Rictus gêné. «Non… Mon but c’est de pérenniser le club. Comme dans toute entreprise, c’est avant tout la marque qui compte.» Et le patron de se muer en porte-parole: «On sent que le Servette FC fait partie du patrimoine. Si je compare au hockey sur glace, il y a une histoire d’une tout autre richesse», rappelle le Québécois. «Servette a gagné dix-sept titres, il ne faut pas chercher loin pour sortir la ferveur. Le sentiment que j’ai, c’est que ces dix, quinze dernières années ou je ne sais pas combien, divers propriétaires ont fait en sorte qu’il y ait une perte d’identité.»

Lui veut renouer les cordons, et pas seulement de la bourse. Perpétuer une idée qu’il se fait du bonheur: «J’ai été marqué par l’expérience que j’ai faite à Montréal, durant mon enfance», raconte-t-il. «J’ai vu ce qu’un club comme le Canadien pouvait apporter à une communauté. Quand je suis arrivé en 1994, j’ai tout de suite vu un énorme potentiel pour le sport à Genève, car il était sous-évalué, sous-utilisé. Les gens me disaient «non, vas-y pas»! Mais si je regarde au niveau macroéconomique, il y a quelque chose à faire.»

Beaucoup estiment que non, folie pure. «Si ça n’a pas réussi jusqu’ici, il faut poser une question», réplique Hugh Quennec. «Qu’est-ce que les précédents ont fait pour attirer et mériter le soutien?» Bonne question, en effet… «Je ne tiens pas à y répondre. Mais moi, je sais ce que je veux faire. Si on veut du soutien, il faut d’abord donner. Je remercie pour leur confiance les gens qui ont mis à disposition l’argent nécessaire pour obtenir un délai auprès de la juge, et je demande à ce que d’autres membres de la place financière contribuent à la récolte.»

S’il aime évoquer les affluences record à la patinoire des Vernets, l’homme d’affaires évite de trop causer chiffres, budget. «Je n’ai pas vraiment de précisions…», argue-t-il, peu convaincant sur ce point. «A court terme, on sait que c’est des millions pour sauver le club. Je reste optimiste. La cage est ouverte; il faut marquer le but.» Hommage aux donateurs, grands et petits. Emotion à la pensée de ces «gens très modestes» qui, déjà abonnés, se sont fendus d’un biffeton en guise de solidarité. «Que quelqu’un donne 100 francs ou un million, j’ai la même satisfaction. L’important, c’est de donner un signal.»

Tous ensemble, comme on braille en sautillant derrière les buts. Le «gourou» fait son office, rassemble, digne de confiance, avec les promesses d’un monde meilleur en bandoulière. «Venir au Stade de Genève, ça doit devenir un rituel», clame-t-il. «Comme à Liverpool… Les gens, le dimanche matin, se lèvent, ils mettent un habit rouge, ils vont à la messe, au pub, ils se préparent pour le match. On discute de ça dans la rue, entre amis, en famille. C’est ça le but. On amène nos enfants au stade parce qu’on a les souvenirs de quand on y allait petit avec nos parents.»

En dix jours, avec Servette, c’est passé de «Peur sur la ville» à «La petite maison dans la prairie». Mais Hugh Quennec, lui, ne tue pas ses journées à faire semblant de couper du bois devant sa porte alors que de toute façon, dehors, il fait grand beau. «Tout ça n’est pas du marketing», assure-t-il. «Quand on lance une action en faveur de la lutte contre le cancer du sein ou quand on fonde une section féminine au hockey, on s’investit à fond, on sue.»

Ces derniers jours, Hugh Quennec, un peu pâle au demeurant, n’a pas beaucoup dormi. «Comptabilité, administration, ressources humaines, logistique, événementiel, le côté sportif avec un match à gérer trois jours plus tard, le côté légal avec les juges et les avocats, les médias, la communication…», énumère-t-il. Et partout, des mains se tendent.

«C’est ça que les gens cherchent, qu’on ait affaire à un employé, un fournisseur, un politique ou un journaliste. On cherche des connexions: toucher, accessibilité. C’est ça, la clé du succès.» Tandis que le thali dévoile ses charmes épicés, curry, noix de coco et coriandre, Hugh Quennec continue d’abattre ses atouts avec la sérénité du vieux bonze. «Je suis un entrepreneur, quelqu’un de créatif. J’aime essayer des choses, repousser les limites et aller vers l’avant. J’ai l’air calme, mais je suis très compétitif.»

Et très peu bavard dès qu’il ne s’agit plus de vendre le projet. Le président est-il croyant? «Ecoutez, bredouille-t-il, le dicton dit qu’il y a trois choses dont on évite de parler si l’on peut: l’argent, la religion et la politique.» Sa vie de famille? «Je transmets à mes enfants ce que j’ai appris: l’important, c’est de faire ses devoirs.» Les grandes joies et les coups durs de la vie? «Je ne suis pas quelqu’un qui parle de ça…», s’excuse-t-il. «Aujourd’hui, tout le monde s’emballe et trouve que Quennec, c’est super. Mais je préfère être jugé à long terme. Attendons vingt ans, attendons que je gagne le premier titre en hockey, qu’on ait la nouvelle patinoire, attendons que le club de foot soit stable, attendons 30 jours pour voir s’il y a un problème… Les médias, Hollywood et tout ça ont le pouvoir d’affecter les images et les perceptions. Mais chacun a des soucis, des peurs, des ambitions et des rêves.»

Lui souhaite faire du Servette FC une «référence mondiale»!? Poussée de fièvre, sueurs froides, tremblements. On a trouvé un point commun entre Hugh Quennec, Majid Pishyar et Marc Roger: la folie des grandeurs. Sérieux? «Je ne dis pas que Servette vendra des milliards de maillots en Chine, mais, en termes d’image et de philosophie, on peut viser haut. Je pense que rien n’est impossible. Dans mes rêves, on va attirer de très grandes marques, qui vont valoriser Servette, nous donner les moyens d’avoir des grandes équipes en hockey comme en football. Genève ne sera jamais plus grande que Paris, Londres, New York ou Munich. Mais je veux que les plus grands clubs du monde disent: «Là-bas, on fait les choses proprement.»

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