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Hongrie mercredi 18 janvier 2012

Viktor Orban, le forban de l’Europe

Pascal Martin envoyé spécial à Budapest

Le premier ministre a reconquis le pouvoir en Hongrie en avril 2010 et s’attelle à le conforter avec des manières de hussard. Ses méthodes font hurler l’Europe

«De Vienne à Vladivostok, il était le plus brillant d’entre tous.» Katalin Ertsey évoque dans un soupir l’homme et la déception qu’il a suscitée. Cette députée de l’opposition a commencé sa carrière au Fidesz de Viktor Orban. «Il a d’abord été un immense espoir.» Un jeune homme de 24 ans qui a appelé en 1989 au départ des troupes soviétiques occupant la Hongrie et à la tenue d’élections libres.

Deux décennies plus tard, Viktor Orban passe pour un autocrate. Ses adversaires en ont fait «Viktator», l’apprenti dictateur de l’«Orbanistan»… En cause: la nouvelle Constitution que son gouvernement a mise en application le 1er janvier, et surtout une flopée de nouvelles lois qui entrent en collision frontale avec les règles et les valeurs européennes les plus fondamentales.

«Orban instaure les conditions de la dictature du parti», entend-on fréquemment dans l’intelligentsia de gauche, à Budapest. La nouvelle législation pérennise en tout cas la mainmise du premier ministre sur toute une série de domaines: la finance, la fiscalité, la justice… Et bien sûr la presse, que le gouvernement a placée sous sa coupe l’an dernier, paradoxalement au moment même où il accédait à la présidence tournante de l’Union européenne. «Une erreur de timing», commente un diplomate hongrois. Qui ajoute: «Viktor Orban aime tester les limites.»

L’heure de la revanche

Viktor Orban, 48 ans, calviniste, marié, père de cinq enfants, est accusé de vouloir fabriquer la Hongrie à sa mesure. Disposant depuis 2010 de la majorité absolue au parlement, son parti le Fidesz (Alliance des jeunes démocrates) y fait la pluie et le beau temps. Certains changements législatifs se feront désormais aux deux tiers des voix: un seuil évidemment difficile à atteindre pour les futures assemblées. Des proches du Fidesz ont été placés à des postes clés, avec parfois des mandats de neuf, voire de douze ans. «Il n’y a rien d’antidémocratique dans cela, estime Katalin Ertsey, mais est-ce une démocratie juste?»

Comment en est-on arrivé là? Comment le jeune premier ministre libéral de 1998, œuvrant à la reconstruction de son pays au sortir de l’occupation soviétique, a-t-il pu se muer en un cannibale politique? Un mot revient souvent à Budapest: la «revanche».

Viktor Orban a mal accepté de perdre le pouvoir en 2002 face à la coalition des socialistes de Peter Medgyessy et de la petite Alliance des démocrates libres. Il a surtout mal vécu le fait de s’incliner à nouveau en 2006, toujours face aux socialistes, dirigés cette fois par Ferenc Gyurcsany. Sa frustration fut immense. D’autant que le Fidesz, devenu au fil des années un parti conservateur, lui a renvoyé alors l’image d’un perdant et a songé à se donner un nouveau leader.

Ces échecs successifs expliqueraient la précipitation qui anime aujourd’hui Viktor Orban. Quand il l’emporte en avril 2010 (52% des voix), il sait qu’il ne faut pas laisser passer l’occasion. Sa victoire est impressionnante. Mais elle est aussi fragile dans la mesure où elle repose sur un rejet massif du gouvernement sortant, davantage que sur une adhésion. Les socialistes sont alors accusés de tous les maux: corruption, malversation, enrichissement. «Ils s’en foutaient plein les poches pendant que les gens accumulaient les boulots pour s’en sortir», lâche un entrepreneur, en insistant sur le maigre salaire des médecins: «300 euros». Surtout, la diffusion d’une vidéo pirate montrant le premier ministre Ferenc Gyurcsany révélant ses mensonges lors de la campagne de 2006 a fait l’effet d’une bombe. Viktor Orban n’a plus eu dès lors qu’une chose en tête: en finir avec les «communistes».

«Dieu bénisse
les Hongrois»

Parallèlement, le nouveau premier ministre veut rendre à la Hongrie sa fierté. Il sait comme nul autre flatter le sentimentalisme des gens d’ici, amoureux de leur histoire millénaire, persuadés d’être uniques par leur langue et le génie de leurs grands hommes. Trahis toujours – du moins le pensent-ils.

Comme en 1920 lorsque le Traité de Trianon a réduit le pays des deux tiers et laissé les minorités magyares en rade de l’autre côté des nouvelles frontières. C’est en pensant à elles que Viktor Orban a fait ajouter dans la Loi fondamentale ce «Dieu bénisse les Hongrois» qui fait tant hurler les défenseurs de l’Europe laïque.

Nationaliste, Viktor Orban? «C’est du patriotisme plutôt», nuance ce diplomate hongrois. «C’est un nationalisme défensif qui flatte la Hongrie, mais n’est pas dans l’agressivité sauf lorsque la question des minorités vient sur la table», avance cette fois un observateur étranger.

Quoi qu’il en soit, cette conviction nationale participe de l’attitude cocardière qu’affiche Viktor Orban lorsqu’il dénonce les ingérences de l’Europe et toise les grandes institutions internationales. Ses relations avec le Fonds monétaire international sont révélatrices de cette attitude. Après lui avoir fait la nique, il doit aujourd’hui amorcer une courbe rentrante pour obtenir le prêt qui permettra à la Hongrie d’échapper à la banqueroute.

Viktor Orban ne serait pas davantage anti-européen, plaident les diplomates hongrois. Ceux-ci mettent en avant sa participation aux travaux qui ont conduit à l’adhésion de la Hongrie à l’UE et sa vice-présidence du Parti populaire européen (PPE), le principal groupe politique de l’Europarlement. Mais quelle Europe aime-t-il au juste? L’Europe communautaire ou l’Europe des opportunistes qui ne pensent qu’à en tirer avantage?

Pour l’instant, l’Europe lui importe peu. Viktor Orban est en réalité engagé dans une course contre la montre. Les Hongrois lui ont donné la majorité absolue: il en use pour s’ancrer au pouvoir et parer au retour des «communistes». Il les hait tellement qu’il a fait biffer le mot république du premier paragraphe de la Constitution. «République, comme dans république populaire», précise un adversaire.

Viktor Orban met tous les atouts de son côté. Sa formation politique est conduite avec une discipline de fer. «Ce qu’il décide peut être voté deux jours plus tard», explique Balazc Pocz, journaliste au Nepszabadsag (centre gauche), l’ancienne Pravda hongroise aujourd’hui privatisée.

Quelque chose
de Silvio Berlusconi

Il y a du Silvio Berlusconi chez Viktor Orban. Le football est un autre point commun que les deux hommes partagent, outre leur détestation des communistes. Viktor Orban aime charmer les foules avec ses slogans populistes. Son parti est un club de fans où l’on retrouve essentiellement la classe (très) moyenne et la minorité des (très) riches. Il leur parle sans craindre les outrances, comme lorsqu’il compare Bruxelles à Moscou…

Comme Silvio Berlusconi encore, le conservateur a écrémé la télévision publique des journalistes proches de l’«ancien régime». Il a fait le ménage dans l’audiovisuel privé. Le dernier épisode en date concerne une radio, Klubradio, désormais privée de fréquence. La majorité des médias lui mangent ainsi dans la main, comme l’a montré la couverture partiale qu’a réservée la chaîne publique à la grande manifestation du 2 janvier. Ce contrôle de l’intellect passe également par une mainmise sur la culture via la prise de contrôle de théâtres et d’académies. «Même sous [Janos] Kadar [ndlr: l’ancien dirigeant communiste], le pouvoir n’est jamais entré ainsi dans ma cuisine et mon intimité. Orban l’a fait», s’étonne Eszter, une intellectuelle.

Mais cette soif de pouvoir fait-elle pour autant de Viktor Orban un hors-la-loi? Pour ce diplomate étranger, «user de la sorte d’une majorité absolue n’est pas antidémocratique, mais bien anticonstitutionnel, la Constitution devant rester un texte ouvert». Christian, un expatrié installé dans la ville de Szeged, a ce raisonnement: «Pourquoi reprocher à un politique élu de pousser la démocratie à fond et de vouloir contrôler jusqu’à la Banque centrale, quand on voit ce que les banques ont fait de la Grèce et de l’Europe?» C’est une loi intangible: tout homme de pouvoir se démène pour le garder. «Nous connaissons aussi cela en Belgique», rappelle Rudolf Rezsohazy, un professeur émérite qui partage sa vie entre la Belgique et la Hongrie.

Armée de la majorité absolue, cette tentation classique prend cependant l’allure d’un hold-up en Hongrie, faute de consensus social. Et de sens de la communication. Viktor Orban se conduit comme un hussard. «Même si l’Europe aboie, même s’il doit revoir sa copie, il en restera toujours quelque chose», analyse un critique. Une fissure de plus dans la coque du paquebot européen.

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