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réseaux sociaux jeudi 28 juin 2012

Salamworld, l’alternative halal à Facebook

«Le monde de la paix» (Salamworld) vise les 10 millions de membres d’ici à la fin 2012 et 50 d’ici les trois ans à venir. (Isabelle Eshraghi/Agence VU)

«Le monde de la paix» (Salamworld) vise les 10 millions de membres d’ici à la fin 2012 et 50 d’ici les trois ans à venir. (Isabelle Eshraghi/Agence VU)

Un nouveau réseau social destiné à un public musulman est en cours de test. Site communautaire ou nouvelle forme de censure?

Le secret reste entier autour de Salamworld. Ce nouveau réseau social destiné à un public musulman vient d’entrer dans sa phase de test, or, pour l’instant, en dehors des utilisateurs cobayes, personne n’a encore vu à quoi ressemblerait ce qui s’annonce déjà comme le nouveau Facebook musulman. L’équipe qui travaille depuis un an sur le concept ne veut rien gâcher du grand lancement qu’elle prévoit pour cet été, durant le mois de jeûne du Ramadan.

Tout en cultivant cette part de mystère, les dirigeants de Salamworld se prêtent volontiers au jeu des interviews dans leur siège stambouliote, une superbe villa de forme circulaire surplombant le Bosphore. A l’intérieur, les langues arabe, russe, turque et anglaise se mélangent allègrement parmi la soixantaine de collaborateurs. Ils sont venus des quatre coins du monde pour participer à ce projet ambitieux lancé par «un groupe d’amis entrepreneurs musulmans, de pays divers, sans expérience initiale dans les technologies de l’information». Parmi eux, Ahmad Azimov, originaire du Daguestan et membre du conseil des muftis de Russie. Tout en faisant glisser entre ses doigts les grains de son chapelet, il explique vouloir «fournir un espace internet sûr pour les personnes qui respectent les valeurs islamiques». «Nous souhaitons faciliter le développement du monde islamique et aider les gens à s’unir et à collaborer.»

Salamworld (littéralement le monde de la paix) sera-t-il le nouveau «Facebook halal», comme l’a d’ores et déjà étiqueté la presse? «En quelque sorte», reconnaît Ahmad Azimov qui explique avoir imaginé une «alternative à Facebook basée sur la civilisation islamique». Non seulement Salamworld permettra de relier les gens entre eux mais le réseau se basera sur certaines règles directement liées à la religion musulmane, tout cela sous le contrôle d’une équipe de modérateurs. Pas de pornographie donc ni de décolletés plongeants, encore moins d’injures envers l’islam sur cette plateforme. «Il n’y aura pas non plus de place pour les extrémismes quels qu’ils soient», ajoute Ahmad Azimov qui refuse l’étiquette de projet confessionnel. «Salamworld est conçu par des musulmans mais il sera ouvert à tous.»

Loin d’être une seule alternative à Facebook, Salamworld se voit aussi comme le nouveau Wikipédia islamique – avec la création d’une bibliothèque en ligne «générée par et pour des utilisateurs musulmans» – mais aussi comme un nouvel eBay avec des services commerciaux respectant les principes de l’islam. Ainsi, les utilisateurs pourront faire leurs achats en ligne de produits halal, organiser leur pèlerinage à la Mecque, découvrir virtuellement des lieux touristiques… «Nous voulons créer le meilleur contenu islamique du Web, présenter les meilleures histoires, projets et pratiques de l’islam», explique Ahmad Azimov qui vise les 10 millions de membres d’ici à la fin 2012 et 50 millions d’ici les trois ans à venir. Actuellement, sur le milliard et demi de musulmans que compte le monde, entre 250 et 300 millions sont utilisateurs d’Internet, un chiffre qui devrait passer à 700 millions d’ici dix ans.

Quant au budget, Salamworld évoque 50 millions de dollars sur trois ans, un projet financé par un réseau d’hommes d’affaires musulmans. Depuis un an, les dirigeants multiplient les voyages à l’étranger (Arabie saoudite, Kazakhstan, Indonésie…) afin de tester leur produit. «Nous recevons régulièrement des propositions de grands groupes qui veulent investir, mais nous n’en avons pas besoin», précise Ahmad Azimov.

Ambitieux, Salamworld souhaite combler un vide sur la Toile, en visant d’abord quelques pays tels que la Turquie, l’Indonésie ou le Nigeria, en huit langues. En Turquie, ce projet a reçu les louanges des milieux religieux et conservateurs. «Dans le monde musulman, surtout depuis le 11-Septembre, nombreux sont ceux qui cherchent à créer des initiatives pour contrer les médias islamophobes et pour diffuser une image juste de l’islam, écrit Muhsin Meric dans les pages du quotidien Yeni Akit. J’espère que Salamworld apportera sa contribution en ce sens.»

Parmi les internautes, l’arrivée de ce réseau social a été bien accueillie même s’il faudra attendre le cœur de l’été pour que Salamworld entre en application, et peut-être, dans un premier temps, uniquement sur invitation. Neslihan Akbulut milite dans une association musulmane turque et se dit intéressée par ce projet. Mais de là à abandonner Facebook, elle n’en est pas certaine. «Si Salamworld n’est qu’une pâle copie de Facebook, cela ne m’intéressera pas. Via Facebook nous pouvons déjà créer nos propres communautés, nos groupes idéologiques, religieux ou politiques.» Neslihan estime toutefois problématique la pornographie et la sécurité sur Internet: «Peut-être que Salamworld rassurera les familles.»

Erkan Saka, professeur de communication à l’Université Bilgi d’Istanbul, n’y croit pas. «Les adolescents détourneront les règles si leur famille leur impose d’utiliser Salamworld.» Ce spécialiste en Internet reconnaît toutefois que ce projet s’inscrit dans une évolution récente du Web «désormais entré dans une ère de marketing de niche». «Depuis dix ans, les groupes religieux utilisent de plus en plus le Net pour créer des réseaux privés et particularistes. C’est ce que l’on appelle la «démassification» de l’Internet, un phénomène qui a touché auparavant la télévision avec la création de chaînes thématiques. Le débat sur la globalisation et la régionalisation touche donc aujourd’hui la sphère numérique.»

Pour Erkan Saka, «Salamworld pose aussi la question de l’opportunité ou non de créer un Internet musulman». «C’est un combat rhétorique dans lequel Internet est perçu comme une menace, juge-t-il. Pour y répondre, le gouvernement turc a imposé un système de filtres en arguant que cela rendrait le Web plus sûr, mais au final c’est une nouvelle version de la censure.»

A Salamworld, on affirme ne pas chercher à censurer mais à «créer un monde idéal» à l’image de ce qu’était «l’Andalousie à l’époque du califat». Tout un programme.

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