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Images jeudi 03 décembre 2009

Haute définition

(Photoglob)

(Photoglob)

Si contemporains avec leur netteté parfaite, les photochromes de la Belle Epoque en Suisse suscitent à nouveau l’intérêt

Hans Jacob Schmid était modeste. Cet employé modèle d’Orell Füssli à Zurich aurait pu connaître la gloire, mais l’histoire, cette ingrate, a tout juste retenu son nom. En 1888, Orell Füssli dépose au nom de la société un brevet révolutionnaire: un moyen de transformer les photos noir et blanc en images aux couleurs plus vraies que nature. C’est l’invention de Hans Jacob Schmid: un négatif noir et blanc est colorié à la main puis projeté sur une pierre lithographique couverte d’une pâte photosensible. Le procédé peut se répéter jusqu’à 14 reprises, autant de fois qu’il y a de couleurs dans l’image.

Le photochrome, c’est son nom, est présenté à l’Exposition universelle de Paris en 1889. Le succès est immédiat dans le monde entier. Le monde en couleur! Peu importe que ces bleus, ces verts ou ces jaunes soient approximatifs. Des photographes sont dépêchés sous toutes les latitudes. Dans leur atelier zurichois, puis bientôt dans des succursales à Londres et Detroit, les imprimeurs interprètent les clichés originaux en noir et blanc comme ils le peuvent ou le veulent. Comment connaître la teinte de cette robe devant le Palais des Doges? Sur décision de l’artisan, elle basculera dans la postérité en rouge carmin, tant pis pour la vérité. Le photochrome est à la fois photo et peinture, empreinte et création.

Orell Füssli commercialise ses grandes images, qui peuvent atteindre le format 42x52 cm, sous la marque Photoglob Zurich. Malgré leur prix élevé, justifié par leur fabrication complexe, les photochromes s’arrachent dans les capitales. Le succès est surtout important en Suisse, alors en plein développement touristique. Photoglob donne à cette clientèle fortunée une vision idéale de la Suisse, splendeur naturelle, mais aussi pays d’inventions et d’industries prospères.

Les trains qui montent au sommet des montagnes, les vapeurs sur les lacs, Chillon, la statue toute neuve de Guillaume Tell, l’Aar qui s’enroule autour de la vieille ville de Berne, en format panoramique s’il vous plaît… Plus de 2000 vues de cette Suisse parfaite sont produites entre 1889 et 1911. Puis ce sera la mode des cartes postales, la guerre, la crise et enfin l’invention de la «vraie» photo en couleur. Le photochrome n’aura duré que le temps d’une Belle Epoque.

Le procédé a longtemps végété au rayon des vieilleries kitsch. Mais il est actuellement redécouvert. Ce printemps, une belle exposition parisienne a présenté 300 vues du monde entier issues de la collection unique du graphiste Marc Walter. Le collectionneur s’est aussi plongé dans les archives de Photoglob pour sortir, il y a deux ans, un livre sur le thème des Alpes. L’actuelle exposition «La Suisse en photographie 1840-1960» au Musée national de Zurich montre une série de photochromes d’usines neuves, comme celles de Bally: les industriels de l’époque, eux aussi, passaient commande à Photoglob.

Gion Schneller, responsable actuel de Photoglob, a choisi dans son fonds les superbes images de Suisse 1889-1911, un livre dont le format évoque les grandes feuilles proposées aux visiteurs il y a un siècle (la publication mesure 50 cm de haut). Le choix de photochromes couvre le pays tel qu’il entendait se présenter en glorifiant son histoire, sa nature et son esprit d’entreprise.

A feuilleter ce magnifique ouvrage, on surprend les raisons possibles du regain d’intérêt pour les photochromes. Comme la Belle Epoque est passée à la postérité dans des images noir et blanc, ces photos aux couleurs si vives instaurent une proximité immédiate entre elles et nous. Elles ont beau décrire un monde englouti, celui-ci est en haute définition: tout est net, du premier à l’arrière-plan, du ciel azur à la prairie au vert assourdissant. Tout est aussi un peu trop défini, surligné, joli et à vrai dire manipulé. Car en plus de choisir leurs couleurs, les alchimistes de Photoglob ne se gênaient pas pour trafiquer leurs images, ajoutant une barque ici, un armailli là ou changeant l’emplacement d’un hôtel de montagne pour qu’il s’inscrive dans la perspective. Comme ces modifications ont parfois des problèmes d’échelle, certains photogrammes ont un côté Plonk & Replonk involontaire. On se retrouve dans un univers visuel proche du numérique, avec ce que cela comporte de transformations effectuées après la prise de vue, d’améliorations outrées et d’effets séducteurs. Un début de siècle rejoint l’autre.

Schweiz Suisse Svizzera Swit-
zerland 1889-1911, Ed. Photoglob.

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