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métier samedi 09 janvier 2010

Edition: le blues des correcteurs

Edouard Launet

Le volume de travail proposé en France aux quelque 8000 correcteurs et lecteurs-correcteurs de l’édition ne cesse de baisser. (AFP/ImageForum)

Le volume de travail proposé en France aux quelque 8000 correcteurs et lecteurs-correcteurs de l’édition ne cesse de baisser. (AFP/ImageForum)

Livres Discrets et isolés, les correcteurs employés par les maisons d’édition voient leur métier disparaître peu à peu

Ils ne bloqueront pas les routes ni les ports. Ils ne s’allongeront pas sur les voies ferrées. Ils n’en essaient pas moins, avec leurs pauvres moyens, de nous prévenir que notre langue – le vecteur de la pensée, de la création, de la liberté d’expression – est en danger parce qu’on les maltraite. Les correcteurs de l’édition sont les nouvelles victimes de la précarisation des professions intellectuelles. Victimes discrètes parce que travaillant pour la plupart d’entre eux à domicile, travailleurs invisibles puisque leur rôle est méconnu. Et pourtant maillons nécessaires de la chaîne du livre car, sans eux, la lecture de bien des auteurs, parfois très connus, serait une épreuve.

En France, en mars dernier, le mal-être des correcteurs s’est fait moins discret lorsqu’une cinquantaine d’entre eux ont manifesté à Paris aux cris de: «La précarité, ça suffit!» Salaires, protection sociale, volume de travail: tout est à la baisse.

Marie-Hélène Massardier, 52 ans, fait partie de la quinzaine de lecteurs-correcteurs qu’emploie Gallimard (en sus d’une soixantaine de correcteurs). C’est elle qui a préparé le texte du dernier Goncourt, Trois Femmes puissantes, de Marie N’Diaye. Un manuscrit d’emblée presque parfait, sur lequel il y a eu très peu à faire, rapporte Marie-Hélène. «Mais plus le texte est bon, plus j’ai envie de peaufiner, poursuit-elle.» Elle constate: «J’ai eu un dialogue passionnant avec Marie N’Diaye, qui est une femme magnifique.»

D’autres expériences sont plus rudes; la préparation de copie s’apparente alors à un parcours du combattant. «Le lecteur-correcteur doit être un caméléon qui s’imprègne d’une écriture afin de faire des propositions en accord avec le style de l’ouvrage, et non avec ce qu’il pense être la norme.»

Dominique Froelich, 60 ans, dont vingt-cinq chez Gallimard, a passé quatre mois sur le manuscrit fleuve des Bienveillantes, de Jonathan Littell. La phase de discussion avec l’auteur a duré «trois semaines, à raison de huit heures par jour». Un travail «ardu, heurté» avec un romancier «intransigeant». Celui-ci tonnait: «Je ne veux pas faire de belles phrases!» Sa lectrice rétorquait: «Il y a des incorrections qui apportent du sang neuf à la langue, et d’autres qui sont inadmissibles.» Force est de constater que ni l’un ni l’autre n’ont eu à le regretter puisque l’auteur a obtenu le Goncourt, et la lectrice, euh… la satisfaction du travail bien fait. Car il est loin le temps où Gaston, puis Claude Gallimard distribuaient des enveloppes au personnel quand la maison décrochait un grand prix.

Dominique Froelich touche un salaire mensuel net de 1900 euros (2800 francs). C’est le seul lecteur-correcteur de la maison qui bénéficie d’un salaire fixe. Les autres sont «travailleurs à domicile», une catégorie spécifique dans la convention collective de l’édition, payés 13 euros net l’heure. Les correcteurs, eux, sont encore moins bien lotis avec un salaire de 11 euros l’heure. Et ce sont là les tarifs Gallimard, pas les pires du secteur. «On fait passer les correcteurs pour des privilégiés, travaillant tranquillement à domicile, alors que la réalité du métier, c’est une course contre la montre pour avoir un revenu juste décent, indique Marie-Paule Rochelois, correctrice pour Gallimard, Albin Michel et Robert Laffont. Certains doivent cumuler les employeurs et travailler jusqu’à 250 heures par mois. Beaucoup touchent moins de 1000 euros mensuels.»

Au Seuil, le dernier plan social a décimé le service: le nombre de préparateurs de copie salariés en fixe est passé d’une douzaine à seulement quatre ou cinq, avec le renfort de travailleurs à domicile. Chez beaucoup d’éditeurs, le travail de lecture-correction est transféré vers les éditeurs et leurs assistant(e)s. Parfois les phases de correction deviennent des préparations de copie déguisées. Et fini le temps où les grandes maisons faisaient travailler deux correcteurs sur le même texte pour renforcer la qualité.

L’informatique fait, elle aussi, ses ravages. Certains textes ne connaissent plus qu’un «décoquillage» avec des logiciels comme ProLexis. Les ouvrages passant de l’édition brochée à l’édition de poche ne sont plus corrigés, certaines premières éditions ne sont même plus relues du tout. En conséquence, le volume de travail proposé en France aux quelque 8000 correcteurs et lecteurs-correcteurs de l’édition ne cesse de baisser. La correction représente pourtant un faible coût dans la chaîne de production du livre, selon les calculs faits par les correcteurs de Gallimard. Ils l’estiment en effet à 0,47% du prix de vente (pour un prix moyen de 17,90 euros).

Avec Internet et les portables, la rapidité prime désormais sur la qualité. Sur le Web, seul lemonde.fr a des correcteurs. En mars dernier, quand livreshebdo.fr, le site du magazine des libraires, a rendu compte de la manifestation des correcteurs, son article comptait trois fautes en cinq lignes! La suppression progressive de la correction et de la préparation de copie dans le monde numérique comme sur le papier, c’est une accumulation de petites violences faites aux lecteurs, de microbarbaries en apparence anodines mais qui, en se multipliant, font du langage un véhicule plus incertain, charriant des idées imprécises. Et à terme une démocratie approximative?

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