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haute joaillerie mercredi 07 mars 2012

Stardust memories

Montre «Cosmos» en or blanc serti de diamants, modèle de 2012 inspiré de la collection «Bijoux de diamants» de 1932. (© Chanel Joaillerie)

Montre «Cosmos» en or blanc serti de diamants, modèle de 2012 inspiré de la collection «Bijoux de diamants» de 1932. (© Chanel Joaillerie)

En novembre 1932, Coco Chanel défrayait la chronique en présentant une collection qui a choqué le monde de la joaillerie intitulée «Bijoux de diamants». Des colliers qui ne se fermaient pas, des bagues qui s’enroulaient sur les doigts et des centaines de carats. Quatre-vingts ans plus tard, la maison Chanel lance une collection qui s’en inspire baptisée «1932». Retour sur un lancement au parfum de scandale…

D epuis le balcon de sa chambre du Ritz, Coco, Chanel avait une vue plongeante sur les hôtels particuliers abritant l’aristocratie joaillière parisienne. Chaumet, lui faisant face dans l’Hôtel Baudard de Saint-James au no 12; Boucheron, juste à l’angle, dans l’Hôtel de Nocé au no 26; Van Cleef & Arpels dans l’Hôtel Segur au no 22. Cartier n’est pas très loin, au 13, rue de la Paix. Sur cette photo de 1937, elle semble leur tourner le dos, sciemment. Elle pourrait.

Cinq ans auparavant, la fine fleur de la haute joaillerie parisienne s’était liguée contre elle. La raison de cette agitation? Une collection de haute joaillerie intitulée «Bijoux de diamants» qui avait été commandée à Gabrielle Chanel par les marchands de l’International Guild of Diamond afin de relancer les ventes de diamants. Comment avait-elle osé, cette «couturière» qui ne connaissait rien au métier, qui n’avait eu à prendre aucun risque financier puisque les pierres lui avaient été confiées, et qui ne vantait jusqu’alors que le faux et l’usage du faux?

En 1932, Gabrielle Chanel n’en était plus à une contradiction près. Elle, qui prônait l’usage de faux bijoux parce qu’ils étaient «dépourvus d’arrogance dans une époque de faste trop facile», a conçu avec un plaisir certain, et avec son amant Paul Iribe, cette collection sobrement intitulée «Bijoux de diamants». Elle s’en est justifiée dans la presse, très simplement, en expliquant que pendant les périodes de crise, le diamant était un excellent investissement. «Si j’ai choisi le diamant, c’est parce qu’il représente la valeur la plus grande sous le plus petit volume.»

L’époque n’était plus aux extravagances, la crise de 1929 avait eu raison de bon nombre de grandes fortunes. Les ventes de diamants étaient en souffrance et l’International Guild of Diamond eut cette idée géniale de se tourner vers Coco Chanel. La matière première lui fut fournie, bien entendu, et tous les frais de production et de publicité furent pris en charge. On estime la valeur de la collection à 93 millions de francs de l’époque.

Il fut prévu que l’exposition se tînt du 7 au 19 novembre dans l’hôtel particulier de Mademoiselle Chanel, au 29 Faubourg Saint-Honoré. Le prix de l’entrée avait été fixé à 20 francs et le montant récolté par la vente des billets devait être reversé à deux associations caritatives.

Mis au courant de cet événement par un article paru le 26 octobre dans L’Intransigeant et se sentant offensés, les représentants de la Chambre syndicale de la haute joaillerie ont décidé de mettre l’ennemie hors d’état de leur nuire et de leur faire une concurrence qu’ils jugeaient déloyale.

Et c’est ainsi que messieurs Boucheron, Chaumet, Cartier, Van Cleef, Mauboussin, Mellerio, et Radius se sont réunis et ont décidé d’imposer leurs exigences à Gabrielle Chanel. Les termes de leur ultimatum? Aucune des pièces présentées ne devait être vendue, tous les bijoux devaient être démontés après l’exposition sous leur contrôle, il devait être signifié au public que ces modèles pouvaient être fabriqués par leurs joailliers attitrés. Enfin, une partie du prix de l’entrée devait être reversée aux œuvres de la chambre syndicale.

C’est peu dire que Coco Chanel n’a pas prêté grand intérêt aux exigences de ce fier aréopage. Lorsque le président de la Chambre syndicale des joailliers lui a rendu visite afin de lui signifier leurs ­conditions, elle n’a pas daigné le recevoir, prétextant être souffrante.

Qu’avaient-ils donc espéré? La contraindre à respecter les règles d’un monde qui n’était pas le sien? La haute joaillerie faisait partie de leur quotidien depuis la naissance, et dans le cas de la famille Mellerio, cet atavisme remontait à 1613. Ils avaient tous été dressés pour faire de l’argent avec de l’or, du platine et des diamants. Celle que l’on appelait Mademoiselle, ne venait de rien et de nulle part. A la sortie de son orphelinat d’Aubazine elle s’était avant tout employée à survivre. Et sortir aussi vite que possible de sa condition et de son absence de rang. Sa ­culture des bijoux, elle la tenait de ses multiples amants: Etienne Balsan, Boy Capel, le grand-duc Dimitri et surtout le duc de Westminster qui lui a offert des joyaux somptueux. Ils n’avaient pas ­compris, ces joailliers par héritage, que les règles du jeu, c’était elle qui les inventait et les changeait au gré de ses envies et de ses humeurs. Or en 1932, elle avait l’humeur amoureuse.

L’exposition a bien eu lieu et ce fut un succès. Du 7 au 19 novembre, plus de 30 000 visiteurs sont venus admirer cette collection de joyaux, ces comètes, ces lunes, ces plumes, ces nœuds, ces cascades de diamants portés par des mannequins de cire expressifs. Tout était révolutionnaire dans cette collection conçue par Coco Chanel et le dessinateur Paul Iribe, qui avait, soit dit en passant, travaillé pour Cartier. La manière dont les bijoux étaient architecturés par exemple: «Certains de mes colliers ne ferment pas, ainsi le veut la forme du cou; certaines de mes bagues s’enroulent», affirmait Mademoiselle Chanel. La monture était simplifiée à l’extrême afin de mettre en valeur la pierre. Certains bijoux, d’ailleurs, semblaient ne pas être finis. Et puis il y avait cette manière audacieuse de les présenter, comme ce collier «Franges», placé non pas autour du cou, mais sur le front d’un mannequin. Ou ces broches portées sur des fourrures, ce qui lança immédiatement une mode. «J’ai voulu couvrir les femmes de constellations. Des étoiles de toutes les dimensions. Voyez ces comètes dont la tête brille sur une épaule et dont la queue scintillante retombe en pluie d’étoiles sur la poitrine!» confia-t-elle à L’Intransigeant.

Faisant fi des requêtes de la Chambre syndicale des joailliers, certains bijoux furent vendus. La maison Chanel en a d’ailleurs retrouvé la trace chez des particuliers et collectionneurs et a pu racheter une broche en étoile. Il était prévu que l’exposition voyage ensuite à Londres, puis en Irlande. Mais les droits de douane prohibitifs qui furent demandés – 30% de la valeur de la collection – eurent raison de ce projet.

On peut fort bien imaginer combien cette aventure au pays du diamant a amusé Coco Chanel. Ce fut toutefois sa seule incursion professionnelle dans le monde de la haute joaillerie. Elle n’eut jamais l’occasion de voir son nom inscrit sur le fronton de l’Hôtel Duché des Tournelles, au no 18, de la place Vendôme, l’adresse de la boutique Chanel Joaillerie, où il fut apposé en 1997. Juste en face de l’hôtel Ritz…

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