Texte - +
Imprimer
Reproduire
histoire mardi 19 janvier 2010

Le pays des Ouïgours, Far West chinois

Les Ouïgours sont la nouvelle bête noire de Pékin. Preuve en sont les principales émeutes anti-chinoises de l’été dernier, fortement réprimées par le régime central, dont le bilan officiel est de 197 tués et 1600 blessés. Vingt-deux condamnations à mort ont été prononcées. (Peter Parks / AFP)

Les Ouïgours sont la nouvelle bête noire de Pékin. Preuve en sont les principales émeutes anti-chinoises de l’été dernier, fortement réprimées par le régime central, dont le bilan officiel est de 197 tués et 1600 blessés. Vingt-deux condamnations à mort ont été prononcées. (Peter Parks / AFP)

Le Xinjiang ou Turkestan oriental est associé à la Route de la soie et au brassage des civilisations. C’est aussi la terre des Ouïgours, un peuple qui subit l’occupation chinoise

A Kachgar, la ville la plus à l’ouest de la Chine, à plus de 3000 kilomètres de Pékin, il y a un musée de la Route de la soie. Dans ce musée on peut lire ceci: «La «Contrée d’Occident» (Xiyu) fait partie de la Chine depuis la dynastie des Han (206 av. J.-C. à 220 ap. J.-C.) lorsque l’empereur Xuan Di appointa un gouverneur, en 60 av. J.-C., pour administrer ces territoires. Depuis lors, le «Xinjiang» a rejoint la civilisation. Les peuples des différentes nationalités, malgré les aléas de l’histoire, sont demeurés unis pour construire cette riche et belle région.» On apprend encore que ce territoire fut divisé sous la dynastie des Mongols (Yuan) pour n’être «réunifié» à la Chine que sous la dernière dynastie des Mand­chous (Qing).

Kachgar est aujourd’hui le haut lieu du nationalisme ouïgour, ce peuple turcophone et musulman officiellement majoritaire de la province chinoise du Xinjiang. La Suisse s’est récemment engagée à accueillir deux de ses ressortissants détenus dans les geôles de Guantanamo (mais qualifiés de non dangereux) en geste de bonne volonté envers la nouvelle administration américaine qui cherche à éliminer cette zone de non-droit de son appareil sécuritaire. Pékin ne l’entend pas ainsi, et l’a fait savoir auprès de Berne. Le pouvoir chinois compte bien récupérer ces deux «terroristes présumés» qui représenteraient une menace pour sa sécurité nationale.

Les deux Ouïgours se retrouvent ainsi au cœur d’une complexe pesée d’intérêts à Berne entre ceux qui veulent satisfaire les Etats-Unis ou font valoir le principe humanitaire du droit d’asile et ceux qui s’inquiètent de probables rétorsions de la Chine si la Suisse devait leur accorder le statut de réfugiés. Mais qui sont les Ouïgours? A quoi correspond le «Turkestan oriental» que revendiquent les indépendantistes ouïgours? Au contraire du combat des Tibétains, celui des Ouïgours est méconnu en Suisse et plus généralement hors de Chine. Cela s’explique sans doute par l’histoire complexe et peu étudiée de cette région qui fut pourtant au carrefour de l’influence des civilisations chinoise, indienne, mongole, tibétaine, arabe, perse et même européenne.

Le texte du musée de Kachgar résume bien la vision de Pékin: le Xinjiang et le peuple ouïgour font partie d’un empire unifié chinois dont l’histoire remonte à plus de deux mille ans. Malgré quelques périodes de désunion – d’affaiblissement du pouvoir central – de multiples références des annales impériales attestent du lien étroit (mentions de garnisons, de gouverneurs, d’émissaires, d’alliances) avec ces territoires et par conséquent leur appartenance à la Chine. C’est surtout un magnifique exemple de réécriture de l’histoire.

L’histoire de la Chine est en effet beaucoup moins linéaire que ne tente de le faire croire Pékin. Ou, pour reprendre les termes du sinologue Pierre Gentelle, l’histoire montre que les «frontières actuelles de ce pays ont été établies par un processus, encore inachevé, de violence, de conquête et d’assujettissement d’autres peuples, dans le cadre d’un Etat qui fut, pendant plus de deux millénaires et demi, colonisateur et impérialiste».

Le Xinjiang est un bon exemple de ce processus. Aux confins de l’empire chinois en gestation – à partir de la grande plaine centrale de Chine – la région fut partiellement contrôlée par des troupes chinoises sous la dynastie des Han et des Tang (618-907 ap. J.-C.). Mais ce fut surtout le théâtre de multiples invasions avec la création de divers royaumes à l’instar de celui des Ouïgours, un peuple d’origine turque ayant migré de la Mongolie actuelle, qui régna du milieu du VIIIe siècle au début du XIIIe. Le manichéisme était la religion officielle de ce «khanat», mais le bouddhisme et le christianisme nestorien étaient également florissants avant que ne s’impose l’Islam sous l’emprise nouvelle de la dynastie mongole des Djaghataïdes. Le nom même d’Ouïghours va alors graduellement disparaître.

La dynastie chinoise des Qing (1644-1911) établit son pouvoir sur l’ensemble du Xinjiang en 1759. L’appellation de «Xinjiang», ou «Nouvelle frontière», ne date toutefois que de 1884, lorsque la région est érigée en nouvelle province chinoise après des années de révolte contre cette occupation dont le héros fut Yaqub Bey, qui fonda brièvement un Emirat de Kachgar en jouant de la rivalité des puissances coloniales dans ce que l’on appela à l’époque le «Grand jeu» de l’Asie centrale. Avant 1884, souligne l’historienne Françoise Aubin, «aucune unité n’avait existé dans l’ensemble de la région, non plus qu’aucun nom ethnique ou géographique global».

Pékin perdit à nouveau progressivement le contrôle de la région avec la chute de l’empire en 1911 et ce ne fut qu’en 1949, avec l’assistance des Soviétiques, que les troupes de Mao Tsé-toung instaurèrent à nouveau la prédominance chinoise. Entre ces deux dates, il y eut deux brèves tentatives d’instauration d’un Turkestan oriental ayant l’ambition de devenir un Etat tampon entre les grandes puissances. C’est sous l’influence soviétique que le terme d’«Ouïgour» s’est à nouveau popularisé à partir des années 1930 pour qualifier une partie des habitants de cette région – Ella Maillart parlait de «Turkmènes» dans son récit Oasis interdites – dont l’identité locale était demeurée très forte. C’est l’événement fondateur du nationalisme ouïgour.

La Région autonome «ouïgour» du Xinjiang, une province en réalité «multiethnique», est créée le 1er octobre 1955 et représente la plus grande entité administrative de Chine. Sa taille est comparable à la moitié de l’Inde, ses ressources naturelles sont nombreuses et son gigantesque désert, le Taklamakan, sert de terrain d’expérimentation pour les essais nucléaires chinois.

Qu’en était-il de la présence chinoise lors de la création de la République populaire? «Avant 1949, la population d’origine ethnique chinoise (han) était très minoritaire au Xinjiang/Turkestan oriental», écrit le sinologue Thierry Kellner*. De 6 à 8% en 1949, les Han seraient passés à plus de 40% de la population totale aujourd’hui (45% d’Ouïgours). Mais si l’on ajoute les effectifs militaires et la population «flottante», les Han sont en réalité majoritaires. Cette colonisation s’est réalisée en plusieurs vagues: une partie des troupes défaites du Kuomintang ainsi que des soldats de l’Armée populaire de libération (APL) vont «stabiliser» la région dans les années 1950.

Dans les années 1960, ce sont des prisonniers et les «jeunes instruits» de la Révolution culturelle qui forment une seconde vague. Plus récemment, le développement économique et la construction d’une nouvelle ligne de chemin de fer ont attiré une troisième vague d’immigrants cette fois-ci volontaires.

Cette région a également la particularité d’être la dernière de Chine à accueillir les fameux «bing tuan» ou Corps de production et de construction, structure civile et paramilitaire, qui joue un rôle déterminant dans l’économie et le maintien de l’ordre. En 2007, ces «brigades militaires» comptaient officiellement 2,7 millions de membres.

C’est dans ce contexte de colonisation rapide et de très forte présence militaire que le nationalisme ouïgour s’est développé au sein d’une partie de la population. Il est surtout le fait d’une nouvelle génération qui dénonce une politique d’assimilation, d’acculturation et d’entraves à l’exercice de la religion tout en reconnaissant les bienfaits du développement économique. Au début des années 2000, Pékin identifiait une quinzaine d’organisations «séparatistes» ou «terroristes». Plus récemment, la dissidente Rebiya Kaader a tenté de donner une nouvelle impulsion à la résistance en fédérant une partie de la diaspora ouïgoure. C’est la nouvelle bête noire de Pékin. Les principales émeutes anti-chinoises ont eu lieu en 1997 à Yining (Ghulja) et en juillet 2009 à Urumqi, dont le bilan officiel est de 197 tués et 1600 blessés.

Avec l’offensive menée contre le «terrorisme international» par les Etats-Unis à partir de 2001, la Chine, qui s’est aussitôt placée dans le camp des victimes, a gagné une bataille contre les groupes indépendantistes ouïgours désormais reconnus comme des entités «terroristes» par Washington et la communauté internationale. S’il est avéré que certains Ouïgours ont été en lien avec des combattants d’Al-Qaida ou des groupes tchétchènes, ces contacts semblent demeurer ténus. Les deux frères que s’apprêterait à accueillir Berne ont affirmé n’avoir eu aucun contact avec la nébuleuse de Ben Laden. Le cadet a toutefois indiqué avoir rejoint un groupe d’Ouïgours en Afghanistan voulant se battre pour l’indépendance.

Il est difficile d’évaluer l’importance quantitative du mouvement indépendantiste. «Alors que la «question ouïgoure» n’atteint pas encore dans le public occidental l’acuité de celle du Tibet, à Pékin, au contraire, le «séparatisme des minorités» est pris très au sérieux», note Thierry Kellner. Le gouvernement chinois vient ainsi d’annoncer une augmentation de 90% des dépenses de sécurité publique au Xinjiang en 2010.

* L’Occident de la Chine et la nouvelle Asie centrale, Thierry Kellner, Institut de hautes études internationales et du développement, Genève, 2008.

A lire également:

China’s minority nationalities,
Ed. By Ma Yin, Editions en langues étrangères de Pékin, 1989.

Reproduire
Texte - +