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archéologie jeudi 03 avril 2014

Les lacustres, du bord de l’eau aux cols des Alpes

L’exposition présente de nombreuses céramiques, dont la forme varie selon la région où elles ont été trouvées. (Musée d’histoire de Berne)

L’exposition présente de nombreuses céramiques, dont la forme varie selon la région où elles ont été trouvées. (Musée d’histoire de Berne)

L’univers des lacustres, connus pour leurs maisons sur pilotis, est à découvrir au Musée d’histoire de Berne, qui présente des objets exceptionnels issus de fouilles au col du Schnidejoch

Qu’est-il arrivé à «Schnidi»? Ce chasseur a perdu son arc, son carquois chargé de flèches et ses vêtements sur le col du Schnidejoch, dans l’Oberland bernois, il y a environ 5000 ans. Même s’ils n’ont pas retrouvé son corps, les archéologues pensent que cet homme est mort en montagne. Ses affaires se sont alors dispersées et ont sombré dans l’oubli… jusqu’à ce qu’une canicule fasse fondre le glacier du ­Schnidejoch et révèle l’existence de ces objets, à l’été 2003.

Ces vestiges exceptionnels sont présentés pour la première fois au public à partir du jeudi 3 avril au Musée d’histoire de Berne, dans le cadre d’une exposition consacrée aux lacustres, ces populations préhistoriques connues pour leurs habitats sur pilotis. Avec plus de 460 objets issus de différents sites, l’exposition offre une plongée très complète dans l’univers des lacustres (également appelés palafittes) et au passage tord le cou à certaines idées reçues sur ces populations.

Les premiers vestiges de palafittes ont été découverts au XIXe siècle. En 1854, le niveau très bas du lac de Zurich révèle des alignements de pieux en bois sur le fond. Ferdinand Keller, président de la société locale des antiquaires, émet l’hypothèse qu’il s’agit des restes d’un village bâti au-dessus de l’eau; il est le premier à parler d’habitations lacustres. Depuis, les recherches ont ­permis d’identifier 4500 sites palafittiques en Suisse, dont une cinquantaine dans le canton de Berne. Tous datent d’une période s’étalant de 4300 à 800 avant J.-C., soit du néolithique à l’âge de bronze.

L’exposition du Musée d’histoire de Berne s’ouvre sur un immense panorama du glacier de Schnidejoch, situé à 2760 mètres d’altitude. Les fouilles ont commencé sur ce site après qu’une randonneuse y a découvert par hasard un carquois en écorce de bouleau, à l’été 2003. L’objet, qui date de 2800 avant J.-C., est présenté dans une vitrine réfrigérée, afin d’éviter sa décomposition. «Si ce type d’objets est parvenu jusqu’à nous, c’est parce qu’il a été conservé dans la glace, ce qui l’a protégé des attaques des micro-organismes. Il faut maintenant que nous en assurions la conservation», explique le préhistorien Albert Hafner, qui a dirigé les fouilles au Schnidejoch entre 2004 et 2012, où près de 900 objets ont été mis au jour.

Un mannequin grandeur nature de Schnidi, l’homme du Schnidejoch, trône également dans la salle avec tout son équipement, tel qu’il a été reconstitué par les archéologues. «Les analyses que nous avons menées sur les restes de ses jambières ont montré qu’elles étaient en cuir de chèvre tanné avec des matières végétales», indique Albert Hafner.

Le grand nombre de vestiges retrouvés sur le glacier suggère qu’il se situait sur un itinéraire fréquemment parcouru. «Contrairement à ce qu’on pouvait imaginer, les Alpes ne représentaient pas un obstacle insurmontable pour les populations de l’époque; les contacts étaient au contraire fréquents entre les habitants de la région de Thoune et ceux de Sion, de part et d’autre de la montagne», relève Vanessa Haussener, assistante scientifique au Musée d’histoire de Berne.

Outre les objets issus du Schnidejoch, l’exposition présente aussi des vestiges provenant d’autres sites archéologiques. Rassemblés par thèmes, allant de l’habitat à l’artisanat en passant par les croyances et le commerce, ils offrent une immersion dans le monde des palafittes. On est alors aux prémices de l’agriculture; les lacustres cultivent et stockent des céréales, comme en témoignent les outils agricoles et les récipients présentés. Dans une vitrine, un petit objet rond et sombre, d’apparence anodine, mérite qu’on y prête attention: il s’agit d’un petit pain à base de farine de froment, datant de 3500 avant J.-C.! Les nombreux arcs et hameçons témoignent que les lacustres continuent à chasser et pêcher. Ils travaillent par ailleurs les métaux, le cuivre d’abord, puis un alliage de cuivre et d’étain, le bronze. Enfin, les objets d’artisanat, qu’il s’agisse de tissus, de parures ou d’amulettes, témoignent d’un haut degré de savoir-faire. Certains devaient être utilisés en lien avec des rites, qui demeurent méconnus.

Cette plongée dans l’univers des lacustres réserve quelques surprises. D’abord, ces populations n’étaient pas toutes… lacustres. Certaines vivaient à l’intérieur des terres, mais leurs villages ont été moins bien conservés que ceux ensevelis dans les sédiments des lacs. «Leurs maisons n’étaient pas non plus toujours sur pilotis; il existait différentes formes d’architecture, selon le lieu d’implantation», ajoute Sabine Bolliger, la conservatrice de l’exposition. Enfin, les archéologues démontent le mythe, très en vogue au XIXe siècle, selon lequel les lacustres représenteraient la lignée fondatrice du peuple suisse. Il s’agissait en fait d’un groupe de populations hétérogènes, réparti sur le territoire de différents pays européens.

Les lacustres. Au bord de l’eau
et à travers les Alpes.
Exposition
au Musée d’histoire de Berne,
du 3 avril au 26 octobre 2014.

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