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Birmanie vendredi 04 février 2011

La dictature s’habille d’oripeaux démocratiques

Thein Sein. Le premier ministre sortant. (AFP)

Thein Sein. Le premier ministre sortant. (AFP)

Le parlement issu des élections marquées par des fraudes et en l’absence d’observateurs étrangers doit désigner vendredi le président: Thein Sein, un fidèle du chef de la junte dissoute

Comme dans un film respectant scrupuleusement un scénario rédigé à l’avance, la Birmanie s’engage dans ce qui est présenté par les militaires qui contrôlent le pays depuis près de cinquante ans comme une «phase de démocratisation» du régime. Pas de place, ici, à l’improvisation: jeudi, les deux Chambres du parlement, dominé par des militaires et des hommes d’affaires proches de la junte dissoute, ont nominé deux anciens membres de celle-ci – les généraux Thein Sein et Tin Aung Myint Oo – ainsi qu’un cadre du parti pro-militaire USDP, Sai Mouk Kham, aux postes de vice-présidents.

Le président doit être élu par le parlement ce vendredi parmi ces trois nominés. Mais, d’ores et déjà, il semble acquis que le premier ministre sortant Thein Sein, un fidèle du général Than Shwe, le chef de la junte dissoute, prendra la tête de l’exécutif. Cet officier de 65 ans doit une grande partie de sa carrière à Than Shwe et constitue un choix sûr pour permettre à ce dernier de continuer à diriger le pays à partir des coulisses. «Thein Sein servira de marionnette à Than Shwe, comme il lui a servi de marionnette dans le passé», estime Kyaw Zwa Moe, journaliste à Irrawaddy, un magazine birman basé en Thaïlande.

Derrière un masque de gouvernement civil, la structure du pouvoir militaire reste donc en place. Les élections parlementaires du 7 novembre avaient été marquées par des fraudes massives et grossières et s’étaient déroulées en l’absence de la presse et d’observateurs internationaux. Sans surprise, le parti pro-junte avait remporté une victoire écrasante. La Constitution va jusqu’à prévoir la possibilité pour l’armée de renverser le gouvernement «civil» si sa politique ne lui convient pas. «La nouvelle administration sera composée presque en totalité d’anciens militaires. Malgré la propagande massive de ces derniers mois, Than Shwe a finalement renoncé à introduire quelque changement que ce soit qui puisse nuire à son autorité et mener à un système pluraliste», considère Larry Jagan, un expert de la politique birmane.

Than Shwe, âgé de 78 ans et qui a dirigé la junte depuis 1992, observe avec inquiétude les bouleversements qui agitent l’Egypte. Il se souvient des poursuites judiciaires qui ont hanté, jusqu’à sa mort, l’ancien dictateur indonésien Suharto. Il sait aussi qu’il doit manœuvrer habilement pour maintenir un contrôle total de l’appareil militaire, sous peine de se voir mis à l’écart par un rival trop ambitieux. Lui-même est parvenu au pouvoir en forçant le général Saw Maung, devenu mentalement instable, à prendre une retraite anticipée. Ainsi le choix de Thein Sein, homme effacé et docile, lui a paru l’option la plus sage.

Plus menaçant, le numéro trois de l’ex-junte, le général Thura Shwe Mann, auréolé de plusieurs succès militaires et disposant d’un fort ascendant sur les troupes, a obtenu le poste de président de la Chambre basse de l’assemblée, ce qui est une manière de l’honorer tout en le neutralisant. Thein Sein, qui a participé en tant que premier ministre à plusieurs sommets de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (Asean), est une figure relativement bien acceptée au niveau régional, y compris en Inde et en Chine. Un atout important, car la Birmanie va accueillir en 2014 son premier sommet de l’Asean.

C’est au niveau des 14 parlements régionaux, plutôt qu’au niveau national verrouillé par les hommes en uniforme, qu’une possibilité de changement pourrait émerger. La moitié de ces assemblées régionales sont dominées par des partis représentant des minorités ethniques (notamment shan et kachin), lesquels ne sont pas alignés sur les intérêts des militaires. Un espace de débats plus large et des échanges entre des pôles plus nombreux de pouvoir local pourraient amorcer une démocratisation par le bas.

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