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L’interview de la semaine samedi 23 mai 2009

«La crise finale, sous la forme d’une faillite des Etats, ne s’est pas encore produite»

Marc Faber. (Keystone)

Marc Faber. (Keystone)

Marc Faber,conseiller en finance et auteur de la lettre mensuelle «Gloom, Boom & Doom Report»

Le Temps: Comment jugez-vous l’attitude de la Suisse dans ses démêlés fiscaux avec l’Allemagne, les Etats-Unis et l’OCDE?

Marc Faber: Tout pays a sa souveraineté. Il a le droit de définir sa fiscalité comme il le souhaite. La Suisse s’incline donc beaucoup trop vis-à-vis de l’étranger. Si le secret bancaire existe en Suisse, c’est notre loi. Si la Croatie venait demander des noms de personnes qui ont des comptes dans les banques, la Suisse refuserait. Elle ne s’incline que parce qu’il s’agit des Etats-Unis, un pays où beaucoup d’entreprises suisses investissent, où les intérêts économiques sont grands.
En définitive, le gouvernement s’incline pour les intérêts de quelques-uns, les banques. Il ne défend ni les intérêts ni la souveraineté de la Suisse. Les autorités devraient envoyer balader les Américains. Ces derniers ne vont pas protester à Singapour. Or, à Singapour, à Dubaï, à Londres et aux Etats-Unis, il y a bien plus de blanchiment d’argent, d’avoirs non déclarés qu’en Suisse.

– Dans votre dernier rapport mensuel, vous estimez que «les flux financiers qui jaillissent actuellement dans le monde politique constituent une pollution de la démocratie». Qu’entendez-vous par là?

– Dans une démocratie parfaite, le gouvernement devrait défendre les intérêts de tous, ou en tout cas d’une grande majorité. Aux Etats-Unis, mais également en Suisse, les mondes économique et politique sont très proches l’un de l’autre. Le sauvetage actuel aux Etats-Unis ne constitue pas un sauvetage de l’économie américaine. La population n’en profite pas. Mais, si on sauve AIG, cela permet de sauver Goldman Sachs et Citigroup. Car chacune a des contreparties chez l’autre. Leurs intérêts sont beaucoup trop présents en politique.

– Les sauvetages des établissements bancaires aux Etats-Unis n’ont-ils pas été entrepris pour fournir un avantage à Goldman Sachs?

– Toutes les affaires des établissements bancaires sont étroitement liées. Depuis vingt ans, les banques ont lancé toutes sortes de produits structurés pour leurs clients et leurs propres comptes. Un produit structuré UBS était placé chez Citigroup et vice-versa. Le tout bénéficiait encore d’un effet de levier pour augmenter le caractère spéculatif de l’investissement.

– Dans ce contexte, les gouvernements auraient-ils dû laisser les faillites se produire?

– Oui. Ils auraient pu choisir la manière douce, en garantissant les dépôts des clients. En revanche, les actifs des banques, tels que leurs placements en compte propre, n’auraient pas été garantis. Ainsi, AIG, UBS, Goldman Sachs, Citigroup et Bank of America auraient fait faillite. Une grande leçon aurait été tirée. Elle aurait appris aux banques à ne pas s’engager dans ce type de transactions, sous peine de tout perdre et de disparaître. Mais maintenant, ce que font les gouvernements est hallucinant. Ils donnent de l’argent aux banques pour qu’elles continuent à réaliser des transactions malsaines. Le système n’est pas juste.

– Quelles leçons le monde financier devrait-il retenir de la crise actuelle?

– Revenons d’abord à LTCM. Ce hedge fund aurait dû faire faillite en 1998, plutôt qu’être sauvé. Cela aurait donné un signal aux banques que le niveau d’endettement doit être moins élevé.

Le 18 septembre 2007, la Fed a abaissé les taux d’intérêt à 0%. Ensuite, le secteur bancaire a continué à s’endetter jusqu’à fin 2007 et Lehman Brothers a fait faillite au printemps 2008. Si la Fed n’avait pas autant baissé ses taux d’intérêt, les banques auraient commencé à réduire leur endettement beaucoup plus tôt. La récession se serait produite avant et elle aurait été moins sévère. Tout le système financier a besoin d’une énorme réforme. Nous avons beaucoup trop de dettes, en fonction du capital dont nous disposons. Le gouvernement devrait obliger les banques à convertir leurs obligations en actions. Les banques seraient moins endettées, les détenteurs d’obligations perdraient beaucoup. Mais, au fond, qu’est-ce que le capitalisme?

– Assiste-t-on à une faillite du capitalisme?

– Non. L’intervention du gouvernement dans les marchés libres a provoqué cette crise. Le pire a été vu chez Freddie Mac et Fannie Mae (ndlr: deux piliers du refinancement hypothécaire américain), des sociétés contrôlées par l’Etat. Elles avaient un endettement de 155 fois leurs fonds propres. C’est une faillite totale. De plus, sous l’ère Clinton, des régulations ont été modifiées pour accommoder Wall Street. La distinction entre banque commerciale et banque d’affaires a été abolie. Ainsi, l’endettement des banques a pu exploser.

– Pensez-vous que les programmes de relance mis en place par les gouvernements pour atténuer la crise sont susceptibles d’en créer une autre encore plus grande?

– Les interventions actuelles des gouvernements ne résolvent pas le problème du surendettement. Ils le renvoient à plus tard. Nous aurions une chance de réduire l’endettement. Le secteur privé l’a fait, par exemple aux Etats-Unis. Les crédits ont fortement diminué, d’un taux annuel de croissance de 18% au début 2007 à pratiquement 0% au­jourd’hui. L’Etat devrait suivre le mouvement. Or, selon les chiffres officiels du gouvernement américain, le déficit budgétaire devrait atteindre cette année 1800 milliards de dollars. Je crains même qu’il ne dépasse allégrement 2000 milliards. Ce chiffre n’inclut pas l’endettement des fonds de pension du gouvernement ni le trou de la sécurité sociale et du système de santé, etc. Si on inclut tous ces postes, le déficit américain devrait avoisiner 5000 milliards de dollars cette année.

En définitive, la crise finale ne s’est pas encore produite. Avant qu’elle n’arrive sous la forme de faillite des Etats, les gouvernements, pas seulement les Etats-Unis, vont imprimer de l’argent. C’est ce qu’ils font aujourd’hui déjà. Ils créent ainsi de la richesse artificiellement.

– Quand voyez-vous la crise finale se produire?

– Difficile à dire. Peut-être en 2012, voire en 2015. Peut-être même que, grâce à l’inflation, les Etats survivront jusqu’en 2020. Le système financier a trop de dettes et pas assez de cash-flow pour les rembourser. Aussi longtemps que les gouvernements créeront de l’inflation, les revenus ne seront pas suffisants pour payer les intérêts des dettes, actuels et futurs. Si je doute aujourd’hui de la capacité du système financier à se transformer, c’est en raison des quelques personnes qui ont provoqué la crise actuelle: Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor américain, Alan Greenspan et Ben Bernanke à la Réserve fédérale (Fed), et Tim Geithner, secrétaire au Trésor. Ces personnes sont censées résoudre la crise?

– On observe un rally boursier depuis plus de deux mois. Quand la correction se produira-t-elle?

– Nous avons entamé une correction il y a deux semaines, quand le Nasdaq n’est pas parvenu à dépasser son plus haut. Il y a dix jours, l’indice S & P a commencé à baisser. Nous sommes dans un mode de correction, mais nous n’atteindrons pas de nouveaux planchers, en tout cas à court terme. Toutefois, les marchés vont à nouveau baisser, car l’économie se porte très mal. Mais plus l’économie ira mal, plus les gouvernements imprimeront de l’argent pour l’injecter dans le système. Cela se produira aussi en Suisse, avec Philipp Hildebrand (ndlr: prochain numéro un de la Banque nationale). C’est un imprimeur d’argent qui veut détruire la valeur du franc suisse, parce qu’il pense que cela aidera le pays. Il se trompe.

Dans la crise actuelle, que pensez-vous de l’attitude des banques centrales?

– La Fed et la BNS, ainsi que d’autres banques centrales, ont dormi. Elles se sont concentrées sur la croissance de la demande d’argent et sur l’inflation. Elles auraient dû au contraire faire attention à l’augmentation des crédits. On ne peut avoir une croissance de l’endettement comme on l’a vu aux Etats-Unis entre 2000 et 2007, à cinq fois la croissance annuelle du produit intérieur brut. Cette situation est anormale.

– De quelle ampleur sera la correction des marchés?

– Elle pourrait atteindre 15% à 20%.

– Etes-vous toujours aussi optimiste sur l’Asie?

– Dans les marchés émergents d’Asie, la croissance se poursuivra. Peut-être pas à des taux de 10%, comme cela s’est produit durant les années de boom. Mais une croissance à moyen terme de 3 à 4% est une estimation raisonnable, même si l’économie globale ne se porte pas bien. Cela sera dû à l’augmentation de la population et à une meilleure accessibilité des produits.

– Quelle performance à moyen terme peut-on espérer avec les actions asiatiques?

Je suis optimiste par rapport aux actions asiatiques qui offrent des rendements sur dividende de 6 à 7%, après impôts. De plus, dans mon scénario d’accélération de l’inflation, ces titres vont davantage progresser que ceux des autres régions.

– Quels secteurs préférez-vous?

– A moyen terme, je privilégie les marchés émergents, particulièrement les financières en Asie, depuis qu’elles reçoivent de l’argent gratuitement des gouvernements. J’apprécie les sociétés qui possèdent des actifs réels, comme les minières, les producteurs de papier et de bois de construction, ainsi que les conglomérats industriels.

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