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énergie mardi 29 novembre 2011

«Il faut redémarrer le nucléaire de zéro»

Carlo Rubbia. (DR)

Carlo Rubbia. (DR)

Ex-directeur général du CERN, Carlo Rubbia sera l’un des acteurs clefs du sommet EnergyPact qui ouvre ce mardi à Genève. Il défend les centrales au thorium, afin de satisfaire les besoins de 9 milliards d’humains

Energies renouvelables et Nouveau monde. Le développement démographique et économique du Sud prétérite tout discours sur les énergies renouvelables, le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources.

Organisée, de ce mardi à jeudi à Genève, par la fondation EnergyPact et la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced), une conférence internationale aborde pour la première fois ce thème. Un sommet ouvert à tous ceux prenant la peine de s’inscrire la veille (avant midi) pour le lendemain, en raison des mesures de sécurité pour accéder à l’ONU. Parmi les centaines d’inscrits, «de nombreuses entreprises actives dans le renouvelable, des représentants des banques et du monde du négoce», évoque Alexandre Dimitrijevic, responsable d’EnergyPact.

Les débats porteront sur la place du nucléaire, ou, jeudi, sur le rôle des pays du Sud dans le développement d’une économie verte. Sujet sensible, alors que durant le sommet sur le climat qui s’ouvre à Durban, «les pays émergents devraient s’opposer à toute norme contraignante qui ne prendrait pas en compte leur droit au développement», décrit le président d’EnergyPact.

Le Temps: Le défi de fournir l’énergie nécessaire au monde émergent ces prochaines décennies fait l’objet de trois jours de débats à Genève. Point de salut sans nucléaire à vous entendre?

Carlo Rubbia: Loin de moi la tentation de tout dogmatisme. Je constate, d’un point de vue scientifique, que deux sources d’énergieont la puissance de satisfaire les besoins de neuf milliards d’êtres humains. Le solaire – direct ou indirect [classification sous laquelle on trouve aussi les barrages et les éoliennes, ndlr] – et l’énergie venant de la fission du noyau des atomes. Pourquoi cette dernière façon de générer de l’électricité a-t-elle représenté une telle révolution au siècle dernier, par rapport à la combustion du charbon ou du gaz naturel? Car contrairement aux réactions chimiques jusque-là mises en œuvre, chaque réaction élémentaire au niveau du noyau offre de l’énergie en quantité infiniment plus grande, l’unité de base étant un million de fois plus élevée. Renoncer à ce facteur «dix à la puissance six» [rapport de un à un million, ndlr] n’est, à mon sens, pas une solution pour l’humanité.

– Mais n’évoquiez-vous pas également le solaire?

– C’est une autre piste. Qui n’est pas – pas encore – à même d’apporter une solution au problème de l’avenir énergétique de la planète. Si beaucoup d’avancées ont été réalisées, nous restons dans la phase du développement en terme de fourniture d’électricité de masse. Il manque des investissements – et une volonté – pour rendre cette solution compétitive avec celle basée sur les hydrocarbures.

– Après Fukushima, de nombreux pays ont pris le chemin de l’abandon du nucléaire. En dépit de sa puissance énergétique, peut-on encore le présenter comme une solution d’avenir?

– Si la seule alternative était de continuer à faire du nucléaire comme on le fait aujourd’hui, je vous répondrai non. Basés sur l’uranium, ces programmes sont les lointains héritiers du projet Manhattan [qui permit aux Etats-Unis de se doter de la bombe A en 1945, ndlr]. Ce type de génération doit être repris de zéro. Et si nous recommencions le nucléaire aujourd’hui, je pense qu’il faudrait l’aborder avec les centrales fonctionnant au thorium.

– C’est en tout cas la technologie à laquelle vous avez consacré vingt ans de votre travail…

– Je constate simplement qu’elle aide à résoudre trois problèmes liés aux centrales utilisant l’uranium. Le traitement des déchets dont la radioactivité persiste des centaines de milliers d’années? Avec le thorium, les déchets sont réutilisables au bout de quelques siècles. La sécurité? Ces centrales ne peuvent être détournées de leur usage pour faire une bombe atomique. La «criticalité», Tchernobyl ayant rappelé combien un réacteur pouvait devenir incontrôlable, même en cas d’arrêt? Quand l’accélérateur de particules équipant les centrales au thorium envisagées s’arrête, la production d’énergie cesse aussi.

– Pourquoi, dans ce cas, les pays en pointe dans le secteur nucléaire, par exemple la France, n’ont-ils pas opté pour cette solution?

– On peut comprendre que, dans un pays comme la France, repartir de zéro avec une nouvelle technologie nucléaire soit perçu comme peu réaliste: des investissements énormes y ont été consacrés au nucléaire classique depuis un demi-siècle, notamment dans la voie des surgénérateurs de type Superphénix. A mon sens pourtant, le thorium reste moins coûteux: pas besoin d’enrichir le combustible, pas besoin de le retraiter dans un centre spécifique comme celui de la Hague… Sans compter que les ressources en thorium sont quatre fois plus abondantes que celles en uranium.

– Cette solution reste pourtant encore théorique…

– Il n’y a plus d’obstacles techniques majeurs: nous sommes prêts à construire des prototypes de centrales. Il faut maintenant la volonté des décideurs politiques. La Chine et l’Inde se sont déjà engagées dans cette voie.

– Encore une fois, d’autres pays – de l’Allemagne à la Suisse, en passant par l’Italie – n’ont pas attendu les centrales au thorium pour abandonner le nucléaire…

– Ce n’est évidemment pas à moi de juger le choix des citoyens. Ce qui me surprend reste qu’une telle décision soit prise sans mise en place d’un programme alternatif.

– Prix Nobel de physique en 1984, vous admettrez que votre analyse puisse être jugée partiale par les adversaires de l’atome…

– Ma responsabilité se limite à mettre les connaissances à disposition. J’attire l’attention sur le fait que notre planète ne pourra vivre seulement avec l’énergie du vent ou du soleil. Et que la recherche dans de nouvelles formes de génération d’électricité nucléaire ne doit pas être stoppée. Là réside bien le véritable problème, qui transcende ce débat: dans un secteur aussi stratégique de la production d’énergie – quelle que soit la méthode – une part infime des recettes est investie dans la recherche, à la différence de la pharma. Est-ce acceptable?

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