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jazz lundi 12 juillet 2010

Keith Jarrett, trio de tête à Montreux

On commence tôt. Dix-neuf heures, pour ne pas être parasités par le murmure éparpillé des footballeurs. Mais aussi parce que, dans cette tournée européenne, Keith Jarrett à décidé de dormir chaque nuit dans le même lit, niçois

On commence tôt. Dix-neuf heures, pour ne pas être parasités par le murmure éparpillé des footballeurs. Mais aussi parce que, dans cette tournée européenne, Keith Jarrett à décidé de dormir chaque nuit dans le même lit, niçois. L’empreinte carbone de ce jazz-là est profonde. Qu’importe, se disent ceux qui ont payé deux cents francs au minimum pour l’encenser.

Keith Jarrett, dimanche devant un public montreusien qui a tenté d’épuiser avant de s’asseoir tout reliquat de toux bruyante, entre sur scène. Gary Peacock est à la basse. Jack DeJohnette à la batterie. C’est un trio antique dont les enregistrements ne se comptent plus et les bienfaits s’estiment encore. Ce n’est pas Jarrett des solos. Qui respire profond. Combat à mort son clavier. Trouve encore des noirceurs lyriques entre les touches. C’est Jarrett apaisé du cerbère valeureux.

Ils ont l’air d’avoir déjà commencé avant même d’entamer le premier set. Leur swing est une circulation sanguine qu’on n’interrompt pas. Keith Jarrett est lui-même. Lunettes noires, le corps à moitié relevé, le cri lancinant à portée de lèvres. Il est le seul à s’emporter. La salle veille sur elle-même, sur les chaises qui grincent et la peur du soliste qui pourrait les maudire.

Tout cela, cette légère anxiété qui traverse tous les publics de Keith Jarrett, ne relève plus de l’anecdote. Elle est consubstantielle à ses récitals. Même son répertoire d’une absolue délicatesse, sans cascade ni péripétie particulière, est marqué par la réputation double du maître. Génial et colérique.

Le concert montreusien, dans ce premier set court et dense avant que l’accordeur ne revienne ajuster le long instrument, n’a rien de spectaculaire. Il est d’une intelligence articulée, de solos où Gary Peacock cherche le contrepoint, d’invention gracieuse chez DeJohnette. Rien de plus – c’est beaucoup – qu’une quintessence élégante de trio jazz.

Peu à peu dans les allées de l’Auditorium Stravinski, l’impression s’installe que Keith Jarrett a réussi pour un grand public à faire d’un blues raffiné une musique précieuse. Après l’entracte, Claude Nobs annonce que Keith ne serait pas heurté si le public se risquait à exprimer avec plus d’intensité son ravissement. On s’exécute, mais pas trop longtemps. Keith pourrait se fâcher de tant de mains frappées.

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