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haïti jeudi 14 janvier 2010

«Nos avertissements n’ont servi à rien»

Port-au-Prince gagnée par la panique. Dans la capitale dévastée, le chaos règne. Au centre-ville, les scènesde désolation se succèdent et les pillards sont à l’œuvre.PORT-AU-PRINCE, 12 JANVIER 2009

Port-au-Prince gagnée par la panique. Dans la capitale dévastée, le chaos règne. Au centre-ville, les scènesde désolation se succèdent et les pillards sont à l’œuvre.PORT-AU-PRINCE, 12 JANVIER 2009

Port-au-Prince est bien connue pour son exposition aux tremblements de terre. Pourtant, elle s’est construite sans précaution aucune, dénonce le géophysicien français Eric Calais, consultant des autorités haïtiennes

Le tremblement de terre était-il prévisible? Et aurait-on pu limiter certains de ses effets? Professeur à la Purdue University (dans l’Indiana aux Etats-Unis), le géophysicien français Eric Calais connaît bien Haïti pour y avoir réalisé sa thèse de doctorat en 1989 et pour y être retourné chaque année depuis 2000, notamment comme consultant du Bureau des mines et de l’énergie à Port-au-Prince. A ce titre, il avait émis moult avertissements et recommandations dans un rapport publié en 2002. Mais en vain.

Le Temps: La nouvelle vous a surpris?

Eric Calais: Non. Et elle n’a malheureusement étonné personne dans le cercle des géophysiciens qui se sont un jour ou l’autre intéressés à Haïti. Il y a deux raisons à cela. Le sud du pays se trouve d’abord sur une faille bien connue, qui figure sur toutes les cartes séismologiques, aux abords de la zone de rencontre des plaques caraïbe et nord-américaine: la Faille de la presqu’île du Sud. La ville de Port-au-Prince a connu, ensuite, deux puissants tremblements de terre au XVIIIe siècle, à l’époque où elle n’était encore qu’un gros village. Or, tous les spécialistes le savent: là où il y a eu un séisme majeur, il y aura un séisme majeur.

– Plus de deux siècles depuis le dernier tremblement de terre majeur, c’est tout de même beaucoup!

– C’est beaucoup. Mais la région n’était pas calme pour autant. Elle connaît régulièrement de petits séismes. Et puis, les mesures que j’ai prises sur place ces cinq ou six dernières années avec quelques collègues montraient clairement que la faille n’était pas morte. Elle était au contraire mise sous tension, comme un élastique, à raison de 7 mm par année. Son dernier séisme majeur remontant à 250 ans, elle a dû faire mardi un bond d’à peu près 1 mètre 50 dans le sens est-ouest.

– Quelle impression vous avait laissé votre enquête de 2002?

– J’avais été très frappé par la vulnérabilité des constructions de Port-au-Prince. C’était assez terrifiant: une ville sans aucun plan d’urbanisme, sans code de construction parasismique, avec des maisons bâties n’importe comment sur des terrains en pente... Or, si nous n’avions pas accumulé toutes les données dont nous disposons aujourd’hui, nous savions que la faille passait pratiquement dessous.

Qu’avez-vous proposé à l’époque?

– Nous avons tenté de convaincre nos interlocuteurs que le risque sismique devait être considéré comme une priorité. Dans un pays aussi misérable qu’Haïti, il était évident que nous devions compter les dollars à disposition et que nous ne pouvions attendre des miracles. Notre approche a dès lors consisté à lister des priorités. Nous étions d’avis, par exemple, de mettre aux normes parasismiques quelques bâtiments clés comme les hôpitaux, les écoles et les édifices gouvernementaux, qui sont, en cas de problème, des centres névralgiques. Nous n’avons pas été suivis. Et j’ai appris qu’un des premiers bâtiments à s’être effondré mardi était un hôpital…

– Comment expliquez-vous cet immobilisme?

– Haïti est un pays oublié. Il ne fait parler de lui qu’en cas de très grosses catastrophes. Le reste du temps, il a de graves problèmes mais il les garde pour lui et ne met pas en danger la sécurité internationale. Du point de vue de la recherche aussi, Haïti attire peu. Il faut bien avouer qu’il est difficile d’y travailler à cause du manque d’infrastructures (routière et autre) et de l’insécurité. Certains de mes collègues refusent purement et simplement d’y mettre les pieds pour cette raison. Il y a deux ans, nous avons été tout près pourtant d’y installer enfin un réseau de mesures sismologiques grâce à une aide financière de l’Union européenne. Une initiative que nous aurions couplée avec un effort d’information auprès des populations. Hélas! Le projet a avorté pour des raisons administratives compliquées, alors que des fonds étaient disponibles. Encore une fois, Haïti n’a pas eu droit à l’attention nécessaire.

– Avez-vous eu l’impression d’être entendus par les autorités haïtiennes?

– Entendus, oui. Tous nos interlocuteurs, y compris au niveau ministériel, ont montré de l’intérêt à nos propos. Et je pense qu’ils étaient généralement de bonne foi. Je ne doute pas cependant qu’une fois leur porte refermée beaucoup d’entre eux ont été accaparés par des problèmes urgents de famine, de lutte partisane ou de corruption et que notre message a alors passé au second plan. Pour tout compliquer, l’instabilité politique du pays nous a empêchés de tisser des liens suivis avec certains personnages clés. Or, c’est là souvent la condition du succès dans des dossiers difficiles. Les séismes majeurs sont trop peu courants en Haïti pour être considérés naturellement comme une priorité. Et lorsqu’ils surviennent, il est trop tard.

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