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sécurité samedi 30 juin 2012

L’embarrassant statut du Biennois accusé de djihadisme

Les services fédéraux tardent à prendre une décision concernant Majd N. Expulsé en Allemagne, son comparse Emrah Erdogan pourrait donner des indications utiles aux enquêteurs suisses

L’affaire du jeune Biennois accusé de djihadisme, coincé au Kenya et indésirable en Suisse, vire au casse-tête. Sans permis C valable mais au bénéfice du statut de réfugié, il n’obtiendra un laisser-passer pour rentrer que s’il ne représente pas de danger pour la Suisse. C’est justement là que se trouve le nœud du problème. A Berne, les tensions sont palpables. Les différents départements concernés se renvoient la balle. Et tardent à rendre une décision.

Majd N., gymnasien jordanien de 19 ans, avait mystérieusement quitté la Suisse en février 2011. Arrêté en mai dernier au Kenya, il a été accusé d’être allé en Somalie soutenir la milice islamiste Al-Shabaab, affiliée à Al-Qaida, avec Emrah Erdogan, un Allemand de 24 ans qui s’est entraîné au Waziristan. L’enquête s’étant enlisée, il n’a finalement été condamné que pour séjour illégal – son visa kenyan avait expiré. Il est désormais en attente d’expulsion.

Aujourd’hui, le permis C de Majd N. n’est plus valable. Si un titulaire d’un tel permis quitte la Suisse pendant plus de six mois sans en avoir informé au préalable les autorités, ce dernier expire. C’est ce qui est arrivé à Majd N. Mais comme il bénéficie parallèlement du statut de réfugié, il peut théoriquement rentrer en Suisse, où se trouve sa famille, s’il obtient un laisser-passer de l’ambassade. Sauf s’il «attente de manière grave ou répétée à la sécurité et l’ordre publics en Suisse ou à l’étranger, ou les met en danger ou représente une menace pour la sécurité intérieure ou extérieure de la Suisse», stipule un article de loi. Dans ce cas, son statut de réfugié sera révoqué et il ne verra plus le sol suisse.

C’est cette décision qui agite les services fédéraux. Tous s’accordent à dire que le personnage est «louche». Mais ils cherchent à obtenir davantage d’informations sur ce qu’a réellement fait Majd N. en Somalie et au Kenya et ce dernier coopère peu. Les regards se tournent du coup vers son comparse, Emrah Erdogan, arrêté le 13 juin en Tanzanie et expulsé quelques heures plus tard vers son pays, l’Allemagne. L’homme est accusé d’être lié à ­plusieurs attentats sanglants. Selon ­des sources kenyanes, lui et Majd N. sont retournés au Kenya après leur séjour somalien pour se faire soigner, après avoir été blessés lors de violents combats. L’interrogatoire d’Emrah Erdogan en Allemagne devrait permettre aux enquêteurs suisses d’y voir plus clair sur le rôle de Majd N.

Contacts avec des islamistes

Les Départements des affaires étrangères (DFAE), de justice et police (DFJP) et de la défense (dont dépend le Service de renseignement de la Confédération) assurent travailler «de manière intensive» sur ce cas. Aussi délicate soit-elle, l’affaire n’a pas été évoquée en séance du Conseil fédéral. André Simonazzi, le porte-parole du gouvernement, le confirme. Vendredi, le Ministère public de la Confédération déclarait ne pas avoir ouvert de procédure pénale contre Majd N.

Au DFAE, la dangerosité du jeune homme n’est pas minimisée. «Il existe des signes clairs attestant que cette personne a séjourné en Somalie où des groupuscules djihadistes sont actifs dans un conflit. Il existe par ailleurs des indications que cette personne a également eu des contacts avec des éléments islamistes en Suisse», souligne le porte-parole Pierre-Alain Eltschinger. C’est la solidité de ces liens et la dangerosité de ses contacts qui seront déterminants.

Reste que Majd N. ne devrait théoriquement pas pouvoir être renvoyé vers la Jordanie que son père a fuie pour obtenir la protection de la Suisse. Et le Kenya n’a pas l’intention de le voir séjourner longtemps sur son sol. S’il revient en Suisse, il risque par ailleurs d’être accueilli en héros par certains et de susciter des vocations, craignent des proches du dossier.

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