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internet vendredi 26 mars 2010

La guerre pour sauver la vie privée

(Keystone)

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Facebook a brisé la confiance de nombreux utilisateurs en ouvrant à tous leur profil. Via les téléphones mobiles, la collecte de données personnelles prend des proportions considérables

Laeticia* est sous le choc. Il y a peu, cette avocate de Lausanne recevait un e-mail de Facebook lui suggérant de nouveaux amis. A priori, rien de spécial. Sauf que Facebook lui a écrit à son adresse professionnelle – alors même qu’elle ne l’avait jamais utilisée sur le site. Second choc, Facebook lui a suggéré comme amis certains de ses clients. Or le profil de Laetitia est vide: elle a toujours été totalement invisible sur le réseau et n’a jamais rien publié à son compte – son but était juste de tester Facebook. Des Laeticia, il y en a beaucoup. Des internautes choqués par les pratiques inexpliquées d’un Facebook totalement opaque – la firme n’a pas répondu à nos questions. La vie privée est-elle morte sur Internet? Mi-janvier, Mark Zuckerberg, directeur du réseau social, l’insinuait: «Les gens sont vraiment à l’aise pour partager non seulement plus d’informations, mais aussi de manière plus ouverte et avec plus de gens.»

Vraiment? Mi-décembre, Facebook créait le scandale en modifiant de façon majeure ses conditions générales. «Sous prétexte de donner plus de contrôle aux internautes sur ce qu’ils publient, le site a ouvert, par défaut, des photos des amis à d’autres amis. La confiance des utilisateurs a été trahie de manière incroyable. Même ceux qui avaient pris le temps de régler avec soin leurs paramètres ont vu leurs données exposées», explique Nicolas Capt, avocat à Genève spécialisé dans les nouvelles technologies. Il poursuit: «Bouleverser ainsi brutalement les conditions générales est inadmissible. Mais c’est la façon de faire américaine, dite de l’«opt out»: on présume du consentement de l’utilisateur.»

La Suisse vise aussi Facebook. Cette semaine, le préposé à la protection des données annonçait l’ouverture d’une enquête préliminaire concernant le site: Berne s’inquiète de la possibilité de publier sur Facebook des photos ou des adresses e-mail de personnes qui n’y sont pas inscrites. «Nous voulons aussi savoir ce que fait exactement Facebook de ces données», explique Jean-Philippe Walter, préposé suppléant.

Les pratiques de Google font aussi débat. Mi-février, le lancement de «Buzz», son réseau social, suscitait une vive polémique. Par défaut, il rendait public à tout le monde ses contacts les plus fréquents. «Buzz» dévoilait aussi de nombreux contacts, adresses e-mail comprises, publiquement… Sous le feu des critiques, et en deux temps, Google réagissait en modifiant les paramètres par défaut et en autorisant un nombre plus élevé de réglages.

Mieux vaut donc être vigilant. «Facebook et Google collectent des données avec une efficacité redoutable. Ils enregistrent vos photos, connaissent votre agenda, vos messages, vos amis et même votre géolocalisation. Face à eux, les internautes sont encore très paresseux à régler leurs paramètres de confidentialité. Et ils ne sont pas incités à le faire», estime Gwendal Le Grand, chef du service de l’expertise informatique de la Commission nationale de l’informatique et des libertés française (CNIL). «L’ensemble de l’univers Facebook est ludique à consulter, sauf les paramètres pour la vie privée. Ce n’est pas un hasard», insiste Nicolas Capt.

L’opacité est maîtresse pour la multitude d’applications utilisables au sein de Facebook. «C’est presque un domaine de non-droit, poursuit l’avocat. Les éditeurs de ces applications demandent l’accès à une quantité d’informations a priori inutiles. Pourquoi le créateur d’un système d’alerte pour anniversaire se donne-t-il le droit d’avoir accès à l’entier de mon profil? Que fera-t-il de ces données? A quel annonceur seront-elles revendues? Impossible de le savoir.»

Discuter avec Facebook est possible. Mais difficile. Au niveau européen, c’est l’une des missions du Groupe de travail Article 29. «Depuis l’été 2007, nous rencontrons souvent des responsables du site pour leur demander d’améliorer la protection de la vie privée, de faciliter la désinscription ou encore de récupérer des données mises en ligne, poursuit Gwendal Le Grand. Ce n’est pas toujours facile, le but de Facebook étant de rendre publics au maximum les profils… pour afficher le plus de publicités. Il faut se battre.»

Pour les moteurs de recherche, Google fait office de «Big Brother». La firme conserve encore pendant 9 mois les données de recherche des internautes – et refuse de diminuer cette durée. De plus, selon Microsoft, les adresses IP recueillies par Google ne sont que partiellement effacées. Microsoft ne conserve les données de recherche que six mois – mais 18 mois les «cookies», les fichiers stockés sur l’ordinateur des internautes. «Ce n’est que sous forte pression internationale que ces géants concèdent, petit à petit, à conserver nos données moins longtemps, constate Nicolas Capt. Et même si Google explique très bien aux internautes quelles données il conserve et analyse à leur sujet, personne ou presque ne prend la peine de s’en informer.» Gwendal Le Grand complète: «Bien sûr que les autorités nationales ont un grand rôle dans l’éducation des internautes pour leur suggérer que faire et ne pas faire en ligne, explique le responsable de la CNIL. Mais ce serait trop facile de faire porter l’entier de la responsabilité sur les internautes. Une pression constante doit être menée sur les géants de l’Internet.»

Le slogan «Don’t be Evil» de Google est d’ailleurs bien terni. «Si vous faites quelque chose que vous aimeriez que personne ne sache, peut-être que vous ne devriez pas le faire», déclarait ainsi mi-décembre Eric Schmidt, directeur de la firme. Des propos qui n’ont rassuré aucun internaute.

* prénom d’emprunt

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