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Recyclage samedi 24 mars 2012

Des vers de terre sur le balcon

Un élevage de vers de terre. Dans le canton de Vaud, une agricultrice vend des lombricomposteurs individuels. L’année dernière, elle en a écoulé près de 2000. «Les lombrics neutralisent les odeurs. Quand ils digèrent, cela empêche la matière de fermenter.» (Eddy Mottaz)

Un élevage de vers de terre. Dans le canton de Vaud, une agricultrice vend des lombricomposteurs individuels. L’année dernière, elle en a écoulé près de 2000. «Les lombrics neutralisent les odeurs. Quand ils digèrent, cela empêche la matière de fermenter.» (Eddy Mottaz)

Le compost avec des lombrics creuse son trou en ville. Sorte de «rédemption face à la nature», il se pratique aussi à grande échelle

La «famille croque-tout». C’est comme ça qu’Helen Foster et ses enfants surnomment la colonie de vers de terre dans leur cuisine. A Vevey, ils pratiquent le lombricompostage depuis deux ans. Dans un grand bac d’environ 1 mètre de haut, 1 kg de vers grignote, aère et digère chaque jour 500 grammes de déchets de cuisine: légumes, fruits, coquilles d’œufs, sachets de thé et même, parfois, vieux papiers ou feuilles mortes.

Un «jus de ver» s’écoule du lombricomposteur et sert à nourrir les fleurs et les plantes du balcon. Au plus gros de l’année, ces vers Eisenia foetidia produisent jusqu’à 10 litres par mois. Depuis 2011, une vingtaine de Veveysans se sont laissé séduire. Elever des lombrics a un coût: entre 200 et 500 francs. La Ville subventionne la machine à hauteur de 50 francs. Cela permet de réduire d’un tiers les 500 kg de déchets produits par une personne en un an.

Les enfants d’Helen Foster découvrent ainsi le recyclage et la décomposition des déchets: «C’est un monde complexe. Il s’y passe des trucs hallucinants, comme des orgies dans des coquilles d’œufs. Les vers s’agglutinent pour se reproduire.»

Dès que les petites bêtes ont fini de digérer les déchets à un étage du bac, ils montent au niveau supérieur par des petits trous. Une fois vidé, l’étage «terminé» retourne au sommet de l’installation et accueille les nouveaux déchets.

Chaque année dans le canton de Vaud, les installations officielles traitent 110 000 tonnes de compost. La moitié vient des communes et l’autre d’entreprises. Il n’existe pas de chiffres pour le compostage individuel et le lombricompost n’est qu’une goutte d’eau.

La Ville de Vevey y voit une éducation à l’environnement et une réduction du coût des déchets à terme. Ses 5500 tonnes de déchets incinérables lui coûtent chaque année environ 1,8 million de francs. Les déchets verts représentent 82 000 francs.

«Il y a en moyenne 30% de déchets organiques dans les poubelles et ceux-ci pourraient être valorisés», explique Michel Bloch, délégué à l’Agenda 21. L’idée est d’installer des lombricomposteurs dans certaines écoles. Les vers scolarisés mangeraient les restes de «récré», des trognons de pommes et, parfois, quelques barres chocolatées.

Internet regorge de vidéos et de conseils pour fabriquer son propre compost à vers. Le plus simple est de creuser des petits trous dans des boîtes en sagex et de les empiler. Mais ce n’est pas une lubie de bobos urbains en mal de nature. Ça se pratique à grande échelle.

Exemple à Ollon, chez Agnès Gerber. L’agricultrice élève des vers pour la production de lombricompost depuis dix ans et vend depuis cinq ans des lombricomposteurs individuels. Soit environ 2000 l’an dernier. Ses vers produisent 300 tonnes de terreau par an pour les privés et les professionnels.

A côté de sa ferme, l’agricultrice a installé une dizaine de tas de fumier longs de 100 mètres. Lorsque ses animaux ont digéré tout ce qui pouvait l’être dans un tas, ils se rendent dans le suivant. Agnès Gerber y plonge la main et en ressort une motte remplie de vers: «Ils neutralisent les odeurs. Quand ils digèrent, cela empêche la matière de fermenter.»

Le coût de ce compost? 20 francs pour 50 litres, soit 25 kilos. Le terreau – compost et écorce compostée – coûte 14 francs les 50 litres. Tout ça n’est pas sans risque: «Nous ­avions laissé nos poules aller hors de leur enclos cet hiver. ­Elles ont mangé une partie des vers.»

Les vers de terre ne sont pas les seuls animaux hors du commun que les citadins peuvent accueillir. Lausanne, Renens et Yverdon promeuvent l’élevage des abeilles (LT du 05.04.2011). Des entreprises vendent aussi de petites ruches pour le repos des coccinelles et des chauves-souris.

«Le lombricompostage fait partie d’un phénomène plus large, proche de la rédemption face à la nature, une tendance à ne plus vouloir une nature artificielle en ville», analyse Jacqueline Milliet, anthropologue et ethnologue au CNRS à Paris.

Elle s’est beaucoup penchée sur les rapports des humains avec les animaux. «Les friches sauvages et les jardins partagés se multiplient en ville, ajoute-t-elle. En parallèle, notre rapport avec les animaux a changé. Humains et animaux appartiennent ensemble au monde du vivant, tout en étant différents.»

Mais même sans lombricomposteurs, les vers sont nombreux en ville. «Ils y représentent la deuxième masse vivante après les humains, explique Jacqueline Milliet. Viennent ensuite les chats et les chiens. On imagine souvent qu’il n’y a pas de sous-sol en ville, mais c’est faux.»

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